À Kinshasa, une décision judiciaire prend une portée plus large que le seul dossier d’un opposant. Le transfert de Prince Epenge à Makala intervient alors que les autorités venaient d’ordonner la suspension des nouvelles admissions dans cette prison, déjà très au-delà de sa capacité.

Une procédure contestée, des faits encore à établir

Prince Epenge Wemakoko préside l’Action pour la démocratie et le développement au Congo (ADDCongo) et porte la parole de la coalition d’opposition Lamuka. Il a été arrêté le 25 octobre 2026 à l’aéroport de N’djili, alors qu’il devait se rendre à Rome pour une rencontre de la Coalition Article 64 (C64), un regroupement de formations de l’opposition. Son parti a d’abord dénoncé une arrestation par des individus non identifiés. Les jours suivants, il a été localisé au Conseil national de cyberdéfense, puis présenté au parquet de Kinshasa-Gombe. Radio Okapi a rapporté les premières déclarations de son parti.

La procédure porte notamment sur la « propagation de faux bruits », en lien avec les déclarations d’Epenge après la mort de Manassé Lomboto, responsable de la sécurité de l’ADDCongo. Celui-ci est mort après les violences survenues lors d’une marche de l’opposition à Kinshasa le 15 septembre. La coalition C64 accuse la Force du progrès, liée à l’UDPS, d’être responsable de sa mort. Cette accusation n’est pas un fait judiciairement établi. Une enquête a été annoncée, et la dépouille de Lomboto demeurait à la morgue dans l’attente de ses suites, selon Actualité.cd.

Le 30 octobre, la demande de mise en liberté provisoire d’Epenge a été rejetée. Le lendemain, il a été transféré à la prison centrale de Makala. Son avocat, Clément Muza, a confirmé le transfert et affirmé que la défense n’en avait pas été informée à l’avance. Ces éléments proviennent de l’avocat et de médias congolais ; les autorités judiciaires n’ont pas été citées dans les comptes rendus consultés pour expliquer publiquement le choix de Makala.

Makala, au cœur d’une contradiction administrative

Le contexte rend le transfert particulièrement sensible. Le 22 octobre, le ministre de la Justice avait ordonné la suspension des admissions à Makala, sauf dérogation judiciaire exceptionnelle. La circulaire visait à freiner la surpopulation et les risques sanitaires et sécuritaires. Selon les chiffres officiels rapportés par Radio Okapi, l’établissement comptait au moins 16 155 personnes pour une capacité initiale de 1 500 places. Une visite ministérielle, le 15 octobre, avait fait état de 16 238 détenus, dont plus de 11 000 en détention préventive.

La suspension des admissions prévoit donc une exception judiciaire. En l’absence d’explication officielle sur le fondement de celle-ci dans les informations disponibles, il n’est pas possible de conclure que le transfert a enfreint la circulaire. Mais l’écart entre l’annonce de désengorgement et cette nouvelle admission appelle une clarification sur la règle appliquée et sur les garanties de détention.

La surpopulation ne touche pas seulement les responsables politiques. Elle pèse sur l’accès aux soins, à l’alimentation et à l’hygiène pour l’ensemble des détenus, ainsi que sur les capacités du personnel pénitentiaire. Les autorités ont annoncé des évaluations en vue de libérations humanitaires et conditionnelles. Or, selon les chiffres communiqués par la direction de Makala, plus de 11 000 détenus attendent un jugement : la lenteur des procédures et le recours à la détention préventive sont donc au cœur du problème, au-delà du seul nombre de places.

La liberté d’expression et le droit à un procès équitable

Pour la défense, le point central est aussi le traitement d’une prise de parole politique liée à la mort d’un militant. L’accusation doit être examinée dans le cadre d’une procédure régulière, avec accès aux avocats et possibilité de contester les éléments retenus. À ce stade, les informations publiques établissent l’existence des poursuites, mais ne permettent pas de trancher la responsabilité d’Epenge ni le fond de ses déclarations sur les violences du 15 septembre.

Martin Fayulu et le secrétaire général de son parti, l’ECiDé, ont dénoncé le transfèrement. Devos Kitoko a estimé qu’il risquait de renforcer l’idée que la violence serait le seul moyen de se faire entendre. Il s’agit de son appréciation politique, et non d’un constat indépendant sur les motivations de la justice. L’ECiDé affirme par ailleurs rejeter la lutte armée et dit privilégier les voies judiciaire et politique, selon l’entretien publié par Actualité.cd.

Pour les habitants de Kinshasa, cette affaire se joue dans des institutions nationales : le parquet, le tribunal de grande instance et l’administration pénitentiaire. Elle concerne aussi les proches de détenus et les personnes en attente de jugement, dont les conditions de détention dépendent des décisions de désengorgement. Pour les formations d’opposition, elle intervient alors que la C64 cherchait à rapprocher ses positions à Rome, réunion à laquelle Epenge n’a pas pu participer.

Un enjeu national observé dans la région

La RDC est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale qui rassemble des États d’Afrique australe, ainsi que de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). L’affaire n’a pas, à ce stade, donné lieu à une réaction régionale établie dans les sources consultées. Sa portée dépasse néanmoins Kinshasa : elle met à l’épreuve la capacité des institutions à traiter les accusations de diffusion de fausses informations sans restreindre indûment le débat politique, tout en garantissant la sécurité des personnes détenues.

Les prochaines étapes à suivre sont judiciaires et administratives : la motivation du maintien en détention, l’accès effectif de la défense à son client, les suites de l’enquête sur la mort de Manassé Lomboto et l’application de la suspension des admissions à Makala. Ces décisions permettront de distinguer les déclarations des différents camps des faits que l’enquête et la justice pourront établir.