Un passeport n’est pas qu’un papier. En République démocratique du Congo, il a longtemps été un test de gouvernance.
Quand un document de voyage devient un produit cher, lent et opaque, ce n’est pas seulement une question administrative. C’est aussi une question de confiance publique, de circulation des personnes et de place de l’État face aux intérêts privés. En République démocratique du Congo, le passeport biométrique a cristallisé ces tensions pendant des années, au point de devenir un dossier emblématique bien au-delà de Kinshasa.
Le sujet a pris une dimension régionale parce que la RDC, pays d’Afrique centrale et membre de la SADC, dépend d’institutions crédibles pour faire fonctionner un service aussi sensible que l’état civil mobile. À l’échelle du continent, l’affaire dit quelque chose de plus large : la manière dont des marchés publics mal contrôlés peuvent peser directement sur les citoyens, tout en nourrissant des circuits financiers transfrontaliers. En Belgique, le dossier a aussi pris une portée particulière, car Bruxelles est aujourd’hui poussée à mieux prouver sa capacité à poursuivre la corruption d’agents publics étrangers.
Le cœur du dossier : des paiements, des intermédiaires et une longue bataille judiciaire
Le 31 août 2026, la chambre du conseil de Bruxelles a renvoyé 14 prévenus devant le tribunal correctionnel dans le dossier Semlex. Ils devront répondre de soupçons de corruption, de blanchiment et de fraude fiscale liés au contrat des passeports biométriques congolais. La procédure ne dit pas encore le fond de l’affaire, mais elle ouvre enfin la phase où les faits seront débattus publiquement, contradictoirement, devant un juge du fond.
Ce renvoi est l’aboutissement d’un contentieux ancien. En mai 2020, 51 citoyens congolais se sont constitués parties civiles en Belgique, avec le soutien d’organisations de défense des droits humains et de lutte contre la corruption. Pour eux, l’enjeu n’est pas seulement la sanction éventuelle de personnes ou d’une entreprise. Il s’agit aussi d’obtenir une vérité judiciaire sur un système présenté comme ayant prélevé trop d’argent sur un service public essentiel.
Les accusations les plus sensibles devront toutefois être prouvées. Les éléments cités depuis 2017 pointent vers un passeport facturé 185 dollars à l’usager congolais, dont 60 dollars auraient été dirigés vers une société liée, selon des documents et des sources citées à l’époque, à un proche de l’ancien président Joseph Kabila. Une autre lecture du dossier avance que le montage aurait généré près de 60 millions de dollars de préjudice allégué. Ce montant, comme les responsabilités individuelles, reste à établir par la justice.
Pour les Congolais, l’enjeu immédiat est le prix. L’enjeu politique, lui, est la transparence.
Le coût du passeport a depuis changé. Le ministère congolais des Affaires étrangères a annoncé en mai 2025 le lancement du nouveau passeport biométrique à 75 dollars, avec ouverture du processus en ligne dès le 5 juin 2025. Le gouvernement a également indiqué que le document ancien resterait valable jusqu’en 2030. Cette baisse est concrète pour les ménages, dans un pays où le passeport reste un outil de mobilité, mais aussi un sésame pour le travail, les études et les démarches administratives hors du territoire.
Le passage à 75 dollars ne peut pas être présenté comme une conséquence mécanique du procès belge. Les autorités congolaises ont engagé la réforme avant tout jugement sur le fond. Elles ont aussi changé de prestataire : le ministère a annoncé l’entrée en vigueur du contrat avec l’allemand Dermalog pour la délivrance des nouveaux passeports, tandis que cette entreprise a confirmé avoir mis en place le système du nouveau document à Kinshasa. Dans le même temps, des enquêtes publiées en RDC ont signalé que l’ancien circuit n’avait pas disparu d’un coup, ce qui montre que la transition administrative a été plus longue que la communication officielle.
Pour l’État congolais, le vrai sujet n’est donc pas seulement le tarif affiché au guichet. C’est la chaîne complète : appel d’offres, prestataire, contrôle des flux, traçabilité des recettes et capacité à expliquer au citoyen pourquoi un document coûte tel prix. Quand cette chaîne est opaque, la facture se paie plusieurs fois. D’abord par l’usager. Ensuite par les finances publiques. Enfin par la crédibilité de l’administration. À l’inverse, si la justice belge documente précisément les circuits financiers et si Kinshasa publie des règles claires sur les nouveaux contrats, l’affaire pourrait devenir un précédent utile pour d’autres services publics en RDC et dans la région.
Une affaire congolaise, mais un signal continental
Le dossier Semlex dépasse la seule RDC parce qu’il touche à un problème bien connu sur le continent : la sous-traitance de fonctions régaliennes à des opérateurs privés, dans des conditions parfois mal contrôlées. Les passeports, les cartes d’identité, les registres et les systèmes biométriques sont devenus des marchés stratégiques. Quand ils sont mal encadrés, ils peuvent nourrir des rentes discrètes et des contentieux très longs. Quand ils sont bien encadrés, ils renforcent au contraire l’État, la mobilité et la confiance publique.
Pour la Belgique, ce procès pourrait aussi compter comme test de crédibilité. L’OCDE a rappelé en 2025 que le pays avait accompli des progrès juridiques contre la corruption internationale, mais que les poursuites restaient trop limitées au regard des objectifs fixés par la convention sur la corruption d’agents publics étrangers. Si le dossier Semlex va au bout, il dira quelque chose de la capacité européenne à juger des faits commis loin de son territoire, mais liés à des intérêts d’entreprise installés chez elle.
À Kinshasa, l’affaire restera surtout un test de gouvernance. La question n’est plus de savoir si le passeport coûte moins cher qu’avant. C’est acquis. La question est de savoir si l’État congolais peut désormais prouver, chiffres à l’appui, que le citoyen paie le juste prix, pour un document fiable, dans un système où les responsabilités sont identifiables et les recettes traçables. C’est là que se joue la vraie portée de ce dossier, en RDC comme dans les capitales africaines qui observent la même bataille entre service public et rente privée.