À Kinshasa, les appels au dialogue se heurtent à une question décisive : qui peut parler au nom de la sortie de crise, et à quelles conditions ? Le 9 octobre, Joseph Kabila a repris la parole pour dénoncer la conduite du pays. Son intervention relance le débat sur la place de l’opposition, alors que la guerre à l’Est et les initiatives de dialogue pèsent sur l’avenir politique de la République démocratique du Congo.

Une crise nationale, plusieurs scènes de négociation

La République démocratique du Congo traverse une période où les fronts politique et sécuritaire se croisent. Dans l’Est, les combats se poursuivent et le M23 conserve des territoires, tandis que d’autres groupes armés s’en prennent aux civils, selon les Nations unies. La crise touche donc directement les habitants des zones de conflit, mais ses effets se font aussi sentir dans les débats à Kinshasa sur la souveraineté, la sécurité et la cohésion nationale.

Le dossier dépasse les frontières congolaises. La Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) ont participé aux efforts régionaux, désormais articulés avec la médiation de l’Union africaine. En juillet, la SADC, l’UA et le Botswana ont réuni à Gaborone des responsables chargés d’harmoniser les initiatives de paix. L’enjeu est d’éviter que plusieurs processus diplomatiques se concurrencent sans faire avancer les engagements sur le terrain.

À l’intérieur du pays, Félix Tshisekedi a annoncé, le 28 août, l’ouverture d’un dialogue national consacré à la paix, à la cohésion et à la refondation de l’État. La présidence a présenté ce processus comme limité à trois mois et organisé en République démocratique du Congo. Pour l’opposition et la société civile, l’inclusivité de ce dialogue et les conditions de participation sont des enjeux essentiels : un cadre annoncé ne garantit pas, à lui seul, que les voix critiques puissent y prendre part.

Joseph Kabila élargit ses critiques au fonctionnement de l’État

Dans une allocution diffusée le vendredi 9 octobre, l’ancien président a dressé un tableau très sévère de la gouvernance actuelle. Sans nommer directement Félix Tshisekedi dans les passages rapportés, il a dénoncé ce qu’il considère comme un retour de la dictature, ainsi que le tribalisme, le népotisme, la discrimination et la stigmatisation de minorités. Ces accusations sont celles de Joseph Kabila ; elles ne constituent pas, en elles-mêmes, des faits établis.

Il a aussi critiqué la gestion des biens publics et affirmé que la cohésion nationale se dégradait, sur fond de conflits identitaires, d’insécurité et de guerre. Son propos porte ainsi sur plusieurs dimensions à la fois : les institutions, les libertés politiques, la sécurité dans l’Est et la conduite de l’économie. Il a annoncé vouloir préciser, « dans les heures, jours et semaines à venir », les mesures qu’il estime nécessaires.

Des médias congolais ont rapporté que Kabila avait notamment mis en cause la stratégie militaire et la lutte contre la corruption. La portée exacte de ces propositions reste à préciser : l’allocution annonce une suite, mais ne fournit pas encore, dans les éléments publiquement rapportés, un programme détaillé permettant d’en évaluer le financement, les acteurs chargés de l’appliquer ou les garanties institutionnelles.

Le pouvoir a répliqué le même jour. Le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a rejeté la démarche de l’ancien président et défendu le dialogue initié par Félix Tshisekedi. Cet échange montre que les deux camps ne s’opposent pas seulement sur le bilan du pouvoir : ils défendent aussi des lectures concurrentes de la crise et de la légitimité des solutions proposées.

Un débat politique alourdi par les accusations réciproques

La prise de parole de Kabila s’inscrit dans une confrontation qui dépasse cette seule allocution. Depuis son adresse du 23 mai 2025, l’ancien chef de l’État critique régulièrement son successeur et présente la situation nationale comme une crise profonde. En retour, des responsables gouvernementaux contestent ses analyses et rappellent les accusations portées contre lui. Ces éléments doivent être rapportés avec attribution : les accusations politiques ne remplacent ni une enquête indépendante ni une décision de justice.

Cette prudence compte d’autant plus que les débats sur la sécurité s’accompagnent de soupçons et d’accusations concernant les liens entre acteurs politiques et groupes armés. Les autorités congolaises ont, à plusieurs reprises, mis en cause Kabila dans le contexte de la rébellion à l’Est ; l’ancien président conteste le bilan du pouvoir et appelle à une autre orientation. Présenter l’une ou l’autre de ces affirmations comme un fait démontré, sans preuve indépendante, brouillerait la distinction entre information et communication politique.

Pour les Congolais, les conséquences d’un dialogue fermé ou d’une confrontation prolongée ne sont pas identiques. Dans les provinces touchées par les combats, la priorité immédiate reste la sécurité et l’accès à l’aide. À Kinshasa, l’enjeu se joue aussi dans l’espace politique : possibilité de s’exprimer, confiance envers les institutions et participation aux décisions. Dans l’économie, l’instabilité peut compliquer l’activité des entreprises comme celle des commerçants et travailleurs informels, sans que l’allocution fournisse de données permettant de chiffrer cet effet.

Le test sera celui des actes, à Kinshasa comme dans la région

La prochaine étape annoncée par Kabila est la publication de propositions plus précises. En parallèle, le dialogue national voulu par Tshisekedi doit montrer qui pourra y participer, comment les désaccords seront traités et si les conclusions pourront influer sur les politiques publiques. Les annonces ne permettent pas encore de savoir si les deux démarches pourront se rejoindre ou si elles renforceront des camps déjà opposés.

À l’échelle régionale, les réunions de l’EAC, de la SADC et de l’Union africaine cherchent à mieux coordonner les efforts de paix dans l’Est. Mais les déclarations politiques ne suffisent pas : les médiations devront produire des engagements vérifiables et une amélioration concrète de la sécurité des civils. La parole de l’ancien président ajoute une pression politique au débat ; elle ne règle ni les causes du conflit ni les conditions d’un accord durable.

Les prochaines semaines permettront donc d’évaluer deux choses distinctes : le contenu réel des propositions de Kabila et le degré d’ouverture du dialogue national. Pour la République démocratique du Congo, la crédibilité de ces initiatives dépendra moins de leurs promesses que de la place accordée aux voix concurrentes et de leurs effets mesurables sur la sécurité, les libertés et la cohésion du pays.