Quand un ancien président appelle au dialogue tout en annonçant de prochaines initiatives politiques, la question dépasse le duel entre deux dirigeants : qui peut contribuer à sortir la République démocratique du Congo de ses crises, et à quelles conditions ? À Kinshasa, l’allocution de Joseph Kabila relance cette interrogation, sans apporter encore de feuille de route détaillée.
Un appel à reprendre le dialogue
Le vendredi 9 octobre 2026, Joseph Kabila s’est adressé à la population congolaise dans une déclaration diffusée sur les réseaux sociaux. Il a accusé le pouvoir de Félix Tshisekedi d’avoir aggravé les crises politique et sécuritaire. L’ancien chef de l’État a dit que ses propositions formulées en mai 2025 avaient été ignorées. Ce jugement relève de son appréciation politique, et non d’un constat indépendant établi par les éléments disponibles.
Kabila a notamment défendu l’idée d’un dialogue national inclusif, c’est-à-dire d’échanges associant les autorités, les forces politiques et la société civile. Il reproche au pouvoir de privilégier la soumission des opposants plutôt que le compromis. Il a aussi critiqué la conduite de la guerre dans l’est du pays et accusé les autorités de collaborer avec des groupes armés. Ces accusations sensibles doivent être distinguées des faits vérifiés sur le terrain : son allocution ne constitue pas, à elle seule, une preuve de ces allégations.
L’ancien président a également mis en cause l’accord de partenariat sur les minerais critiques conclu entre la RDC et les États-Unis, qu’il présente comme une menace pour l’indépendance nationale. Il a promis de préciser dans les jours ou les semaines à venir les actions qu’il souhaite voir engagées. Pour l’heure, il n’a donc pas présenté de nouveau programme détaillé.
Une dispute politique dans une crise régionale
La controverse s’inscrit dans un contexte où les initiatives diplomatiques se multiplient sans qu’un règlement politique durable ait été obtenu. La RDC est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). L’Union africaine participe aussi aux efforts de paix. Ces cadres régionaux importent, car l’insécurité dans l’est congolais implique des dynamiques transfrontalières et des intérêts régionaux.
Dans sa couverture de l’allocution, Radio Okapi rapporte que Kabila a évoqué les démarches de l’EAC, de la SADC, de la CEEAC et de l’Union africaine, ainsi que l’initiative de dialogue portée par la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l’Église du Christ au Congo (ECC). Il affirme que ces voies ont été écartées. De son côté, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a déclaré que le pouvoir soutenait un dialogue national initié par Félix Tshisekedi. La divergence porte donc aussi sur le format, les participants et la légitimité du processus, pas seulement sur le principe du dialogue.
Le contexte politique de Kabila pèse également sur la réception de son message. Il a dirigé la RDC de 2001 à 2019 et reste une figure influente, mais contestée. Le 30 avril 2026, le département du Trésor américain a annoncé des sanctions contre lui, l’accusant de soutenir le M23 et l’Alliance Fleuve Congo (AFC). Il s’agit de la position officielle de Washington, que l’ancien président conteste. Cette mesure complique son positionnement diplomatique et nourrit la confrontation entre ses partisans et le pouvoir en place.
Minerais, souveraineté et retombées pour la population
La critique de Kabila sur les minerais touche à un débat concret : comment attirer des capitaux et sécuriser les débouchés tout en garantissant des revenus, des emplois et une transformation locale pour les Congolais ? L’accord RDC–États-Unis du 4 décembre 2025 porte sur les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, des ressources essentielles notamment aux technologies et à la transition énergétique. Il s’inscrit aussi dans une relation diplomatique où sécurité, investissements et accès aux ressources sont étroitement liés.
Les interprétations de l’accord ne sont pas uniformes. L’Agence congolaise de presse a relayé en février 2026 les explications d’un responsable congolais de la gouvernance des ressources, selon lequel le texte ne cède pas directement de mines et n’accorde pas d’exclusivité aux entreprises américaines. Cette présentation ne clôt pas le débat : les conditions des investissements et leurs effets dépendront de leur mise en œuvre, des contrats conclus et du contrôle public. Les communautés des zones minières, les travailleurs du secteur artisanal et les entreprises formelles n’en ressentiront pas nécessairement les conséquences de la même manière.
Pour les habitants de l’est, les débats institutionnels et miniers restent secondaires face à l’insécurité, aux déplacements et à la difficulté d’accéder aux services. À Kinshasa et dans les autres centres urbains, la polarisation politique peut affecter la confiance dans les institutions. Dans les régions productrices, la question est aussi celle du partage des revenus et de la capacité de l’État à protéger les populations sans alimenter de nouvelles tensions.
La suite dépendra des actes
La réponse du gouvernement montre que l’appel de Kabila a déjà pris place dans un affrontement politique plus large. Mais l’échange de déclarations ne permet pas de savoir si les deux camps accepteront un cadre commun, ni si les forces politiques, religieuses et sociales concernées pourront y participer. Le contenu annoncé par l’ancien président, comme les modalités du dialogue défendu par le pouvoir, reste à préciser.
À l’échelle régionale, l’enjeu est de faire converger les démarches de paix plutôt que de les transformer en instruments de rivalité entre capitales ou factions congolaises. Pour les Congolais, le test sera moins la rhétorique de « sauvetage » du pays que la capacité des initiatives à réduire les violences, rétablir des institutions crédibles et rendre les accords économiques utiles au-delà des élites et des investisseurs. Les prochaines propositions de Kabila et les gestes concrets du gouvernement permettront de mesurer si cette nouvelle séquence ouvre une discussion ou accentue encore la confrontation.