À Kinshasa, le débat constitutionnel se lit aussi dans le quotidien

À Kinshasa, la discussion sur une réforme du référendum n’a rien d’un simple sujet de juristes. Elle touche à la durée du pouvoir, à la confiance dans les institutions et à la manière dont les Congolais veulent organiser l’avenir politique du pays. Dans une capitale où l’on ressent chaque crise au prix fort, beaucoup voient dans le calendrier institutionnel un enjeu plus concret qu’une querelle de texte.

La République démocratique du Congo reste un État vaste, lourdement exposé à la pression sécuritaire dans l’Est, aux tensions entre centre et provinces et à une exigence forte de stabilité. Le pays siège aussi dans des cadres régionaux où la question congolaise pèse lourd, de la Communauté de développement d’Afrique australe à la Communauté d’Afrique de l’Est, sans oublier les médiations liées aux Grands Lacs. Dans ce contexte, toute réforme touchant aux institutions centrales dépasse vite le seul cadre de Kinshasa.

Un texte qui réveille la question du verrou présidentiel

Le cœur du débat tient à une règle claire : la Constitution congolaise prévoit un mandat présidentiel de cinq ans, renouvelable une seule fois. Elle précise aussi que la Cour constitutionnelle juge le contentieux du référendum et contrôle la conformité des lois avant leur promulgation. C’est ce socle qui nourrit les inquiétudes des opposants quand un projet de loi sur le référendum avance dans les institutions.

Ces dernières semaines, le Parlement a examiné puis adopté une proposition de loi fixant les conditions d’organisation du référendum, présentée par la majorité comme un outil de clarification juridique. Des médias congolais ont rapporté que le Sénat a poursuivi l’examen du texte, tandis que des voix de l’opposition et de la société civile y ont vu un mécanisme susceptible de rouvrir la discussion constitutionnelle. L’alerte n’est pas abstraite : elle s’inscrit dans un pays où la mémoire politique garde trace des crises nées des révisions institutionnelles perçues comme forcées.

Sur le plan institutionnel, la Cour constitutionnelle a un rôle central. Elle peut être saisie pour dire si une loi est conforme à la Constitution, et elle tranche aussi le contentieux référendaire. Son président, Dieudonné Kamuleta Badibanga, a publiquement présenté la Haute Cour comme gardienne de ce contrôle, ce qui explique la portée politique de toute décision rendue dans ce dossier.

À Kinshasa, des soutiens de rue face à une opposition méfiante

Dans la capitale, des habitants interrogés ont défendu le texte au nom de la stabilité, de la protection du pays et de la nécessité de « réajuster » les institutions. Ce type de discours revient souvent dans les périodes où la population espère que l’État se montre plus efficace, surtout quand l’insécurité, le chômage urbain et les difficultés de gouvernance alimentent la lassitude. Mais un soutien de rue ne suffit pas à clore le débat constitutionnel. Il montre surtout qu’une partie des Congolais associe la réforme à l’idée d’un État plus fort, pas forcément à celle d’un maintien personnel au pouvoir.

En face, l’opposition a choisi la rue et les recours. À Kinshasa, une mobilisation contre la loi référendaire a dégénéré le 12 juin 2026, selon plusieurs sources locales et internationales, avec des blessés et des affrontements dénoncés par des organisations de défense des droits humains. La Commission nationale des droits de l’homme a ensuite rencontré des responsables politiques pour documenter les incidents, signe que le dossier dépasse le seul champ parlementaire et touche déjà à la gestion de l’ordre public.

Le président Félix Tshisekedi, arrivé au pouvoir en 2019 puis confirmé à l’issue de l’élection de décembre 2023, dit ne pas chercher un troisième mandat. Mais il a aussi déclaré, lors d’une conférence de presse en mai 2026, qu’il accepterait si « le peuple » le voulait. Cette formule entretient la controverse, car elle laisse ouverte la question du cadre institutionnel par lequel une telle volonté populaire pourrait s’exprimer.

Ce que la réforme changerait, au-delà du Palais du Peuple

Le vrai enjeu n’est pas seulement la possibilité d’un référendum. C’est la manière dont la République démocratique du Congo organise la succession, la limitation des mandats et la lecture de la souveraineté populaire. Si le pouvoir peut réécrire les règles du jeu sans consensus large, la méfiance s’installe vite dans les partis, les provinces et les corps intermédiaires. À l’inverse, si le débat reste encadré par le droit et le contrôle constitutionnel, le pays peut encore éviter une crise de légitimité durable.

Pour les dirigeants, l’argument est celui de l’efficacité institutionnelle, de la modernisation et de la sortie des blocages. Pour l’opposition, le risque est plus profond : voir un texte technique devenir l’instrument d’un allongement du pouvoir. Pour la population urbaine, surtout à Kinshasa, la question est plus immédiate encore : si le débat politique monopolise l’espace public, qu’en reste-t-il pour les priorités sociales, le coût de la vie, les services et la sécurité ?

Le moment est donc sensible. La RDC entre dans une phase où chaque mot sur la Constitution est lu à travers le prisme des rapports de force, des attentes populaires et des crises de l’Est. Dans la sous-région, ce dossier sera observé de près par les partenaires des Grands Lacs, par les organisations africaines de médiation et par les États voisins, car la stabilité congolaise influence directement l’équilibre de l’Afrique centrale et australe. La suite dépendra moins des slogans que de la manière dont les institutions, à Kinshasa, feront respecter les limites du droit et la lisibilité du calendrier politique.