Le cuivre et le cobalt attirent les regards, mais la vraie question est celle du contrôle

En République démocratique du Congo, les minerais ne se résument pas à des chiffres d’exportation. Ils décident aussi du poids des entreprises, de la capacité de l’État à négocier et de la place du pays dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. C’est dans ce décor qu’un grand négociant de matières premières renforce son ancrage à Kinshasa et dans la ceinture cuprifère du sud-est congolais.

La nomination d’un cadre congolais au poste de directeur exécutif des activités du groupe en RDC n’a rien d’anodin. Elle intervient au moment où Kinshasa cherche à mieux capter la valeur tirée du cuivre, du cobalt et des minerais dits critiques, tandis que les industriels veulent sécuriser leurs flux, leur logistique et leurs relations avec les autorités publiques.

Un pays central dans la transition énergétique, et une filière qui se réorganise

La RDC reste l’un des points névralgiques du marché mondial des métaux de batterie. Au premier trimestre 2025, le pays a produit 817.639,17 tonnes de cuivre et 42.855,31 tonnes de cobalt, selon les statistiques officielles de la Cellule technique de coordination et de planification minière, rattachée au ministère des Mines. Ces volumes rappellent l’ampleur d’un secteur où l’exportation de brut, la transformation locale et la traçabilité demeurent des enjeux sensibles.

À Kinshasa, la ligne politique est claire : le gouvernement veut que les ressources minières alimentent davantage l’économie nationale et pas seulement les usines situées hors du pays. Dans ce contexte, les relations entre les entreprises privées, la Gécamines, l’Entreprise générale du cobalt et les autorités minières pèsent lourd. La Gécamines, entreprise publique historique, reste un acteur décisif dans l’architecture du secteur.

Cette reconfiguration dépasse la RDC. Elle concerne aussi l’Angola, via le corridor de Lobito, et plus largement la compétition entre marchés asiatiques, européens et nord-américains pour l’accès aux minerais stratégiques. Trafigura a d’ailleurs indiqué en mai 2026 que son partenariat avec l’EGC et EVelution Energy devait s’appuyer sur ce corridor ferroviaire reliant le port angolais de Lobito à l’intérieur minier congolais.

Ce que change la nomination annoncée

Selon la communication du groupe, Hervé Otschudi doit piloter le développement stratégique des activités de Trafigura en RDC, notamment les relations avec les pouvoirs publics et les institutions, ainsi que les opérations de négoce d’énergie, de métaux, de minéraux et la logistique associée. Le choix d’un profil congolais, passé par Gécamines, donne un signal de proximité avec les circuits locaux du secteur.

Pour l’entreprise, l’enjeu est double. D’un côté, sécuriser une présence durable dans un pays où la concurrence pour les actifs miniers et les débouchés logistiques s’intensifie. De l’autre, montrer qu’elle peut travailler dans un cadre davantage structuré, avec des interlocuteurs nationaux, des règles de traçabilité et des attentes accrues en matière de conformité. Trafigura dit déjà collaborer avec l’EGC sur une chaîne d’approvisionnement directe en hydroxyde de cobalt congolais vers les États-Unis, sous réserve d’accords définitifs.

Pour l’État congolais, l’intérêt est plus large. Une présence mieux organisée d’un opérateur mondial peut faciliter la commercialisation, améliorer certains flux logistiques et ouvrir des débouchés. Mais elle n’efface pas la question centrale : qui capte la valeur ajoutée, au départ des mines comme à l’arrivée des cargaisons ? Tant que la transformation locale restera limitée, le rapport de force favorisera encore les opérateurs capables de financer, transporter, négocier et refinancer les cargaisons à grande échelle.

Les retombées ne seront pas les mêmes pour tout le monde. Dans les grandes zones minières du Lualaba et du Haut-Katanga, les groupes industriels et les sociétés de négoce cherchent de la prévisibilité. Dans les circuits artisanaux, la traçabilité et l’encadrement restent essentiels, mais ils doivent aussi éviter d’exclure brutalement des milliers de ménages qui vivent de cette activité. La formalisation n’a de sens que si elle réduit les risques, améliore les revenus et limite les pratiques opaques.

Un test pour la diplomatie minière congolaise

La RDC ne discute plus seulement en termes de volume extrait. Elle discute désormais en termes de souveraineté économique, de transformation locale, de certification et d’accès aux marchés. C’est exactement là que se joue la portée de cette nomination. Un directeur exécutif basé en RDC devra convaincre à la fois les autorités, les partenaires industriels et les acteurs du transport que la valeur peut circuler sans se perdre dans les zones grises habituelles du secteur.

Le timing est révélateur. En 2026, le marché des minerais critiques reste tendu, alors que les États-Unis, l’Europe et l’Asie cherchent à sécuriser leurs approvisionnements. La RDC, elle, veut éviter d’être seulement une source de matière première. Elle veut peser davantage dans la gouvernance de ses propres ressources. La nomination annoncée de Hervé Otschudi doit donc être lue comme une pièce supplémentaire dans cette stratégie : rapprocher le négoce international du centre de décision congolais, sans déplacer le pouvoir réel hors de Kinshasa.

La suite se jouera sur des dossiers très concrets : accords commerciaux définitifs, chaîne logistique du corridor de Lobito, mandat de l’EGC, et capacité de l’État à imposer des règles stables aux opérateurs présents sur son territoire. Dans la filière cuivre-cobalt, chaque avancée contractuelle compte. Mais chaque retard aussi.