À Freetown, l’électricité reste une question de continuité, pas seulement de production
Dans l’est de Freetown, un chantier énergétique dit beaucoup plus qu’une ligne de béton, d’acier et de câbles. Il dit la fragilité d’un réseau qui doit encore rattraper des années de sous-investissement, mais aussi la volonté des Sierra-Léonais de faire de l’électricité un levier de travail, d’industrie et de services publics. La future centrale NANT, annoncée à Kissy, s’inscrit précisément dans cette bataille pour une alimentation plus stable, au moment où les coupures et les pertes de réseau pèsent encore sur la vie économique.
Le sujet dépasse la seule capitale. La Sierra Leone appartient à la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et à son dispositif énergétique régional, le West African Power Pool, qui organise l’interconnexion des réseaux ouest-africains. Dans ce cadre, le pays cherche à sortir d’un modèle où la capacité disponible reste inférieure à la capacité installée, et où la distribution devient souvent le vrai goulot d’étranglement.
Un projet privé, adossé à des financements internationaux et régionaux
La centrale NANT est portée par CECA SL Generation. Selon les documents de financement, le projet a atteint son bouclage financier en novembre 2024. Le montage annoncé comprend 292 millions de dollars de dette de la U.S. International Development Finance Corporation, 40 millions de dollars de la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO, et 85 millions de dollars de fonds propres de TCQ Power et Anergi. L’ensemble doit financer une centrale à cycle combiné à Kissy, à l’est de Freetown.
Le dossier n’est pas sorti de nulle part. En juin 2024, les autorités avaient déjà présenté à Kissy Dockyard le projet de centrale au gaz comme la première grande initiative privée de production électrique à l’échelle du réseau national. Dans la communication gouvernementale comme dans les pièces techniques, la puissance varie légèrement, entre 105 MW, 108,4 MW et 108,5 MW. Cette différence reflète des mises à jour de capacité au fil du montage, mais l’ordre de grandeur reste celui d’un ajout majeur pour le système sierra-léonais.
Au-delà de la production elle-même, le chantier a déjà des implications réseau. L’Electricity Distribution and Supply Authority (EDSA), l’opérateur chargé de la distribution et de la vente d’électricité, a engagé des travaux sur la ligne de sous-transport 33 kV Blackhall Road-Ropoti, qui traverse le site du projet. Cette ligne doit être déplacée puis enfouie, avant de servir de liaison permanente entre les deux postes. C’est un détail technique en apparence. En réalité, c’est un point décisif pour intégrer sans désordre une nouvelle centrale dans un réseau urbain déjà sous tension.
Ce que change NANT dans un système encore trop court en courant
Le pacte énergétique national de la Sierra Leone fixe un constat simple : le pays dispose d’environ 271 MW de capacité installée, mais d’un peu plus de 140 MW réellement disponibles dans le système. Cette différence entre le nominal et le mobilisable explique pourquoi un ajout de plus de 100 MW peut peser très lourd. À lui seul, NANT représenterait une hausse importante de l’offre effectivement exploitable, à condition que le transport et la distribution suivent.
Le gouvernement a inscrit ce chantier dans une trajectoire plus large. Dans le cadre de Mission 300, l’initiative lancée avec les partenaires du développement pour accélérer l’accès à l’électricité en Afrique, les autorités sierra-léonaises visent une montée de la couverture nationale de 36 % à 78 % d’ici 2030, avec une capacité installée portée à 1,12 GW. Le plan est ambitieux. Il vise autant les ménages urbains que les petites entreprises, les services publics et les zones rurales souvent desservies de manière irrégulière.
Pour les habitants de Freetown, l’enjeu est concret. Une production plus abondante ne suffit pas si les câbles, les postes et la maintenance ne tiennent pas. Dans la capitale comme dans les villes secondaires, l’électricité instable renchérit les coûts des commerces, force les foyers à recourir aux groupes électrogènes, et fragilise les petits services qui travaillent à la journée. Pour les entreprises, l’enjeu est encore plus net : un réseau plus fiable réduit les pertes, sécurise les investissements et améliore la prévisibilité de l’activité.
Le calendrier compte aussi. La première livraison d’électricité est annoncée pour le troisième trimestre 2027. D’ici là, la preuve ne se jouera pas seulement sur le génie civil. Elle se jouera sur la capacité de l’État, de l’EDSA et des investisseurs à coordonner les travaux, à sécuriser les servitudes, et à éviter qu’un actif nouveau ne se heurte à un réseau trop faible pour l’absorber. C’est souvent là que les projets électriques africains gagnent ou perdent leur valeur réelle.
Une portée ouest-africaine, au-delà de Kissy
Le cas sierra-léonais intéresse aussi l’échelle régionale. Le West African Power Pool, bras technique de la CEDEAO pour l’intégration des réseaux, cherche à fluidifier les échanges d’électricité entre pays membres. La Sierra Leone y participe déjà via les interconnexions sous-régionales, notamment avec la Guinée, le Libéria et la Côte d’Ivoire. Dans cette architecture, toute nouvelle unité de production fiable renforce la marge de manœuvre nationale et, à terme, l’intégration régionale.
Cette dynamique prend d’autant plus de poids que la région veut faire de l’énergie un socle industriel. Le pays est déjà exposé à la logique des importations et des accords de secours, tandis que les grandes économies voisines cherchent elles aussi à stabiliser leurs systèmes. La hausse de capacité à Freetown n’efface pas cette dépendance, mais elle peut la réduire et offrir une base plus solide à l’intégration du marché ouest-africain de l’électricité.
La suite se jouera donc sur trois lignes à la fois : la construction de la centrale, la modernisation du réseau de Blackhall Road à Ropoti, et la tenue du calendrier national d’accès à l’électricité. Pour les Sierra-Léonais, le sujet n’est pas seulement de produire davantage. Il est de faire arriver cette énergie là où elle manque, au bon coût, et sans rupture. C’est à cette condition que le chantier NANT deviendra une transformation, et pas seulement un ajout de mégawatts sur le papier.