À Kinshasa, le débat sur la Constitution dépasse le seul calendrier politique
Dans la capitale congolaise, le vrai sujet n’est pas seulement un texte de loi. C’est la place que gardera, ou non, la Constitution dans un pays où chaque révision est lue à travers le prisme du pouvoir, de la rue et des équilibres régionaux. En République démocratique du Congo, la moindre avancée institutionnelle peut vite devenir une bataille sur le futur du mandat présidentiel.
Cette séquence intervient alors que la République démocratique du Congo traverse une période de forte tension politique et sécuritaire. À Kinshasa, le débat sur la loi référendaire s’ajoute aux discussions sur le dialogue national, tandis que l’Est du pays reste marqué par la guerre, les déplacements de population et les effets durables de l’insécurité. Dans ce contexte, la question constitutionnelle ne relève pas d’un simple détail juridique : elle touche à la confiance entre institutions et gouvernés.
Ce que dit le droit, et ce que les acteurs en font
La Constitution congolaise est claire sur deux points centraux. D’une part, le président de la République est élu pour cinq ans, avec un seul renouvellement possible. D’autre part, la forme républicaine de l’État et le principe du suffrage universel figurent parmi les dispositions que la révision constitutionnelle ne peut pas remettre en cause. Le texte prévoit aussi que la souveraineté appartient au peuple et qu’elle s’exerce notamment par référendum.
Dans cette architecture, le Parlement a adopté une proposition de loi fixant les conditions d’organisation du référendum constitutionnel, avant que le président Félix Tshisekedi ne saisisse la Cour constitutionnelle pour examen préalable. Le chef de l’État a présenté cette démarche comme une vérification de constitutionnalité, dans le cadre normal du fonctionnement des institutions. Mais la Cour a ensuite indiqué qu’elle se déclarait incompétente pour examiner une requête introduite avant l’adoption définitive du texte et avant sa transmission en vue d’une promulgation. Autrement dit, elle n’a pas validé le fond du projet ; elle a statué sur la recevabilité de la requête.
C’est précisément ce flou qui nourrit les tensions. La majorité présente la loi référendaire comme un cadre technique, destiné à combler un vide juridique autour d’une procédure prévue par la Constitution. Des voix proches du pouvoir soutiennent qu’il s’agit d’un exercice parlementaire ordinaire et que le texte ne contient pas, en lui-même, de disposition sur le mandat présidentiel. L’opposition, au contraire, y voit l’étape préparatoire d’un changement plus profond, susceptible d’ouvrir une nouvelle séquence institutionnelle.
La C64 durcit le ton, mais choisit le terrain politique
Face à ce mouvement, la coalition C64 a décidé de durcir son langage sans quitter le registre de la contestation civique. Elle rappelle que nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels, en s’appuyant sur les articles 70 et 220 de la Constitution. Elle a aussi fixé au 15 août un ultimatum pour la convocation d’un dialogue national inclusif, faute de quoi elle dit se réserver le droit d’annoncer de nouvelles actions.
La montée en première ligne de Prince Epenge, figure de la coalition Lamuka et porte-parole de la C64, donne à cette séquence une portée plus large qu’une simple réaction d’opposants. Il incarne une opposition qui cherche à transformer une controverse juridique en mobilisation politique. Ce choix est stratégique. Il permet de déplacer le débat du langage des juristes vers celui de la légitimité, de la souveraineté populaire et du contrôle du pouvoir.
Mais cette stratégie comporte aussi une limite. En RDC, la rue reste un instrument lourd, surtout à Kinshasa, où toute manifestation peut être rapidement interprétée comme un test de force. L’opposition doit donc composer avec un double défi : maintenir la pression sans donner au pouvoir l’argument de la déstabilisation, et convaincre une opinion publique déjà préoccupée par l’économie, la sécurité et les services de base.
Un signal pour toute l’Afrique centrale
Au-delà de Kinshasa, cette affaire résonne dans toute l’Afrique centrale. Dans une région où les transitions constitutionnelles sont souvent observées comme des thermomètres de stabilité, la manière dont la RDC gère le débat sur le référendum comptera autant que le texte lui-même. Le pays pèse lourd dans la Communauté de développement de l’Afrique australe, dont il est membre, et son évolution politique influe sur les équilibres des Grands Lacs comme sur les discussions à l’Union africaine.
La suite dépendra de trois échéances concrètes : la suite donnée au dialogue national annoncé, l’issue politique du dossier référendaire après le passage devant la Cour constitutionnelle, et la capacité des institutions à éviter que la controverse ne se transforme en crise de rue. En RDC, le fond du problème est souvent là : une procédure peut sembler technique, mais elle devient vite un test de confiance entre l’État et le peuple. C’est ce test, bien plus qu’un simple vote de loi, qui se joue maintenant à Kinshasa.