Une fracture numérique qui se lit d’abord dans la carte
En République démocratique du Congo, la question n’est plus seulement de savoir qui possède un téléphone. Elle est de savoir qui peut réellement appeler, envoyer des données, payer, apprendre ou travailler en ligne depuis Kinshasa ou depuis une localité reculée. Dans un pays vaste, où les distances, l’énergie et les routes pèsent encore sur les services publics, la couverture mobile devient un marqueur concret d’égalité territoriale.
Le Fonds de développement du service universel prépare justement une stratégie nationale de connectivité pensée pour les zones rurales et périurbaines. Cette démarche s’inscrit dans un agenda plus large de transformation numérique porté par les autorités congolaises, avec un objectif simple sur le papier, mais lourd sur le terrain : réduire les zones blanches, mutualiser les coûts et faire entrer davantage de territoires dans l’économie numérique.
Des écarts très nets entre provinces
Le diagnostic communiqué par le service universel fait apparaître près de 3 000 localités encore privées de couverture mobile, pour environ 4,3 millions de personnes. À l’échelle nationale, la couverture atteint 77 % pour la 2G, 68 % pour la 3G et 57 % pour la 4G. Mais la moyenne nationale masque des écarts profonds. Kinshasa reste très largement mieux desservie, tandis que plusieurs provinces intérieures demeurent en retard.
Ces écarts ne sont pas seulement techniques. Ils traduisent aussi une différence de densité économique, d’accès à l’électricité, de présence des administrations et de rentabilité pour les opérateurs. Dans des provinces peu peuplées ou enclavées, l’investissement privé avance plus lentement. C’est précisément là que le service universel veut intervenir, en ciblant les zones où une antenne, un pylône ou une liaison de transport peut changer l’accès à plusieurs services à la fois.
Le rapport d’inventaire met aussi en avant trois axes considérés comme stratégiques : le corridor de Lobito, le corridor national et le corridor de la Paix. Cette logique est importante. Elle ne consiste pas seulement à « couvrir » une zone sur une carte. Elle vise des espaces où circulent déjà des marchandises, des administrations, des étudiants et des services publics. Autrement dit, des lieux où la connectivité peut produire un effet rapide sur l’activité locale.
Couverture mobile ne veut pas encore dire usage réel
Le cœur du problème congolais ne se limite pas à la présence d’un signal. L’usage reste freiné par le prix, la qualité de service et les infrastructures de soutien. L’Internet Society note qu’en RDC, environ 20 % de la population a utilisé Internet au moins une fois sur trois mois, et que 16,88 % du revenu national brut par habitant est nécessaire pour un panier d’accès basique fondé sur la 3G. Ce niveau d’accessibilité reste élevé au regard des standards internationaux.
L’Autorité de régulation du secteur télécom montre, de son côté, que l’usage progresse. Au premier trimestre 2025, 52,86 % des abonnés mobiles utilisaient Internet mobile, et plus de 46 % avaient relié leur numéro à un compte de monnaie mobile. Au quatrième trimestre 2025, la part des abonnés utilisant l’Internet mobile est encore montée à 50,03 %, tandis que la monnaie mobile dépassait aussi 46 %. Ces chiffres disent une chose essentielle : la demande existe déjà. Mais elle reste freinée par le coût d’entrée et la dispersion géographique.
Autre donnée utile : en 2025, l’autorité de régulation confirmait qu’un peu plus de la moitié des abonnés allaient vers l’Internet mobile, ce qui signifie que la couverture réseau ne suffit pas à elle seule. Quand le revenu est faible et que les forfaits restent chers, une antenne à proximité ne garantit pas l’inclusion numérique. La différence entre couverture et usage reste donc décisive, surtout dans les provinces rurales.
Le choix du modèle TowerCo et la logique de mutualisation
La stratégie préparée par le service universel retient un principe central : partager davantage les infrastructures passives. En clair, il s’agit de mutualiser les tours, l’énergie et parfois la liaison de transport, afin que plusieurs opérateurs puissent utiliser les mêmes équipements de base. Ce modèle, souvent désigné sous le terme TowerCo, doit faire baisser les coûts de déploiement et accélérer l’extension des réseaux dans les zones peu rentables.
Ce choix n’est pas anodin pour la RDC. Le pays doit couvrir un territoire immense, souvent difficile d’accès, tout en élargissant des services déjà sous tension : éducation, fiscalité, santé, paiements numériques. C’est pourquoi le FDSU relie désormais la connectivité aux écoles, aux administrations et à des projets pilotes lancés dans plusieurs territoires. La logique est claire : connecter d’abord les points qui irriguent ensuite un bassin de vie plus large.
Dans ce contexte, les opérateurs télécoms ne sont pas seuls en scène. L’État, le régulateur, le service universel, les bailleurs et les partenaires techniques cherchent à construire un montage où le risque d’investissement dans les zones blanches est partagé. La Banque mondiale et la GSMA ont déjà été associées à cette réflexion, avec l’idée qu’un mécanisme de subvention bien conçu peut débloquer des zones longtemps jugées non rentables.
Un enjeu congolais, mais aussi régional
Pour la RDC, l’enjeu dépasse la simple téléphonie. Une couverture plus régulière soutient le commerce, les transferts d’argent, l’accès à l’information et la circulation des services publics. Dans les zones minières, frontalières ou agricoles, elle touche aussi les chaînes de valeur. Pour les ménages, elle réduit les coûts de déplacement. Pour les administrations, elle rend possible une présence plus continue. Pour l’économie informelle, elle ouvre des canaux de paiement plus sûrs.
À l’échelle de l’Afrique centrale et australe, la question renvoie à un débat plus large sur les infrastructures partagées, les corridors logistiques et la souveraineté numérique. La RDC, qui s’insère dans les dynamiques de la SADC et de la Communauté d’Afrique de l’Est, cherche à convertir son poids territorial en atout de connectivité. Le corridor de Lobito, en particulier, rappelle qu’une route commerciale n’est pleinement utile que si le réseau numérique suit. C’est là que se jouera, dans les prochains mois, la crédibilité de la stratégie congolaise : dans la capacité à transformer un diagnostic précis en déploiement visible, territoire par territoire.