Dans les zones aurifères de Côte d’Ivoire, la fermeture d’un site ne suffit plus à interrompre les circuits clandestins. Les autorités veulent désormais viser ceux qui financent, organisent et profitent de l’exploitation illégale, au-delà des seuls travailleurs présents sur les sites.
Un projet de loi pour remonter la chaîne de responsabilité
Réuni le mercredi 23 septembre 2026, le gouvernement ivoirien a adopté un projet de loi modifiant plusieurs dispositions du Code pénal. Le texte doit encore suivre la procédure législative avant une éventuelle entrée en vigueur.
La réforme crée des incriminations spécifiques pour les commanditaires, les receleurs, les financiers et les propriétaires de sites d’orpaillage illégal. Elle prévoit aussi un cumul des peines. Lorsque l’auteur est un agent public, la sanction pourrait atteindre 20 ans d’emprisonnement, selon la présentation faite par le gouvernement.
Le dispositif ne se limite pas à l’extraction de l’or. Il renforce également la répression des atteintes graves à l’environnement, dont l’exploitation minière clandestine et le remblayage non autorisé de la mer ou des voies d’eau intérieures.
Le gouvernement veut ainsi distinguer les exécutants des acteurs qui mettent à disposition les machines, organisent l’approvisionnement, assurent la protection des sites ou écoulent le minerai. Cette approche traduit une volonté de traiter l’orpaillage illégal comme une chaîne économique, et non comme une succession d’infractions isolées.
Le projet comprend par ailleurs d’autres dispositions pénales. Il renforce la protection des mineurs et des femmes contre le viol et certaines infractions sexuelles. Il reformule aussi l’incrimination de la torture afin d’intégrer la responsabilité du chef militaire et du supérieur hiérarchique, conformément aux engagements internationaux de la Côte d’Ivoire.
Une pression persistante dans les territoires
Cette annonce intervient après plusieurs années d’opérations de démantèlement. Selon un bilan communiqué par le Conseil national de sécurité, plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal ont été détruits depuis 2021. Durant la même période, 4 474 personnes ont été déférées devant la justice.
Ces chiffres ne signifient pas que le phénomène recule durablement. L’Agence ivoirienne de presse a rapporté que les autorités constatent encore une présence importante de sites clandestins dans plusieurs régions. Entre janvier et juillet 2026, la gendarmerie aurait notamment mené 953 opérations, entraînant le déguerpissement de 1 114 sites et l’interpellation de 1 531 personnes.
Le problème dépasse les seules zones minières. Dans le nord et l’est du pays, l’activité clandestine touche des territoires proches des frontières avec le Burkina Faso, le Ghana et le Mali. Cette dimension frontalière facilite les déplacements de personnes, de matériels et de minerais. Elle complique aussi le contrôle des circuits commerciaux.
Les autorités ivoiriennes associent également l’orpaillage illégal à des risques sécuritaires. Dans certaines zones fragiles, les sites peuvent servir de points de rencontre à des réseaux criminels. Toutefois, les responsabilités doivent être établies au cas par cas. La présence d’une activité clandestine ne suffit pas, à elle seule, à démontrer un lien avec un groupe armé.
Un coût économique et environnemental difficile à mesurer
La formalisation de la filière constitue l’autre volet de la stratégie ivoirienne. En juillet 2025, la Côte d’Ivoire a conclu un partenariat avec la Banque mondiale et le World Gold Council pour améliorer la sécurité, la traçabilité et les normes environnementales de l’exploitation minière artisanale et à petite échelle.
La Banque mondiale estimait alors qu’environ 40 tonnes d’or avaient quitté illégalement le pays en 2022, pour une valeur supérieure à 2 milliards de dollars aux prix de cette année-là. D’autres estimations, fondées sur les cours plus récents, évoquent une perte annuelle pouvant dépasser 4 milliards de dollars pour des volumes compris entre 30 et 40 tonnes. Ces montants ne reposent pas sur la même méthode de calcul et doivent donc être comparés avec prudence.
L’enjeu ne se résume pas aux recettes fiscales. Les excavations abandonnées fragilisent les sols et peuvent affecter les terres agricoles. Les produits utilisés pour traiter le minerai menacent aussi les cours d’eau et les populations riveraines. Dans les zones rurales, ces dommages touchent directement l’agriculture, l’élevage et l’accès à l’eau.
La répression peut cependant produire des effets limités si elle ne s’accompagne pas d’une solution économique. L’exploitation artisanale fait vivre de nombreux ménages. Les travailleurs ne se trouvent pas tous dans la même situation : certains sont employés par des opérateurs organisés, tandis que d’autres dépendent d’une activité informelle occasionnelle.
La formalisation devra donc proposer des autorisations accessibles, des équipements moins dangereux, des circuits d’achat transparents et des garanties pour les communautés locales. Sans ces alternatives, la fermeture d’un site risque de déplacer le problème vers une autre localité.
Le rôle des autorités locales et des communautés
Le projet de loi prévoit aussi des sanctions renforcées contre certains comportements ou propos dirigés contre des agents de l’administration, notamment les rois et les chefs de village. Cette disposition s’inscrit dans une réalité locale : les autorités coutumières jouent souvent un rôle dans l’accès aux terres et dans la médiation avec les exploitants.
Leur implication peut faciliter la prévention. Elle peut aussi soulever des questions de responsabilité lorsque des arrangements locaux permettent l’installation ou le maintien de sites clandestins. Le futur cadre pénal devra donc être appliqué avec des preuves précises, sans assimiler automatiquement toute communauté riveraine à un réseau d’exploitation.
La transparence des procédures sera également déterminante. Les populations attendent des informations sur les sites fermés, les saisies réalisées, les poursuites engagées et la remise en état des terres. Elles veulent aussi savoir si les sanctions concernent uniquement les ouvriers ou si elles atteignent effectivement les financeurs et les propriétaires.
Un test pour la politique minière ivoirienne
La Côte d’Ivoire cherche à développer sa production d’or tout en renforçant le contrôle de ses ressources. Cette ambition place l’État devant un double défi : attirer les investissements industriels et organiser une activité artisanale qui reste importante pour l’emploi rural.
À l’échelle ouest-africaine, le dossier concerne aussi la coopération régionale. La Côte d’Ivoire appartient à la CEDEAO, organisation qui réunit les États d’Afrique de l’Ouest et facilite la coordination sur les questions économiques et sécuritaires. Les flux d’or, de matériels et de capitaux ne s’arrêtent pas aux frontières nationales.
La prochaine étape sera donc l’examen du projet de loi par le Parlement, puis son application sur le terrain si le texte est adopté. Les résultats dépendront moins de la sévérité affichée que de la capacité à poursuivre les organisateurs, contrôler les circuits de commercialisation et offrir des voies légales aux exploitants artisanaux.