À Kinshasa, le débat sur un dialogue national se joue aussi sur une question très concrète : qui peut y participer, et dans quelles conditions ? La détention de l’opposant Prince Epenge, alors qu’il se rendait à une réunion de la Coalition Article 64 (C64) à Rome, a ravivé les doutes sur la place laissée à l’opposition.

Un dialogue national disputé avant même son ouverture

La République démocratique du Congo traverse une crise à plusieurs dimensions. À l’est, les affrontements et les déplacements de population pèsent sur la sécurité et l’unité du territoire. À Kinshasa, les discussions sur les institutions, les libertés politiques et l’avenir de la Constitution alimentent une confrontation entre pouvoir et opposition.

Le président Félix Tshisekedi a évoqué la tenue d’un dialogue national. Mais les acteurs politiques ne s’accordent ni sur son format, ni sur sa médiation, ni sur les participants. La Conférence épiscopale nationale du Congo et l’Église du Christ au Congo, deux institutions religieuses influentes, ont aussi défendu une démarche de concertation. Reste à savoir si cette initiative peut rassembler des parties qui contestent déjà les conditions du processus.

La C64 réunit notamment Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Augustin Matata Ponyo et Jean-Marc Kabund. La coalition affirme défendre l’ordre constitutionnel et rejette le recours aux armes comme voie de résolution politique. Elle s’oppose également à toute modification de la Constitution qui permettrait, selon elle, de prolonger le pouvoir présidentiel. Cette position s’inscrit dans un contexte où Félix Tshisekedi doit achever son second mandat en 2028.

Rome, puis la question de Prince Epenge

Du 25 au 27 octobre 2026, les dirigeants de la C64 se sont réunis à Rome pour leur premier conclave en présentiel depuis la création de la coalition. Ils ont annoncé vouloir rencontrer séparément Félix Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila, afin de discuter des conditions d’un dialogue national inclusif. Ils ont aussi sollicité l’attention de partenaires internationaux.

Le déplacement a été marqué par l’arrestation de Prince Epenge, porte-parole de Lamuka et membre de la C64. Il a été interpellé à l’aéroport international de N’djili, à Kinshasa, le 25 octobre, alors qu’il devait rejoindre la réunion. Des médias congolais ont rapporté qu’il avait ensuite été détenu au Conseil national de cyberdéfense, puis transféré au parquet de Kinshasa/Gombe après environ 48 heures. Les autorités lui reprocheraient la propagation de « faux bruits », selon les informations rapportées par la presse ; cette accusation ne vaut pas condamnation.

Martin Fayulu a dénoncé sa détention et demandé le respect de ses droits. La coalition a, de son côté, réclamé sa libération. Une couverture internationale a également signalé l’affaire et son effet sur le débat relatif aux libertés politiques. Ces informations éclairent le contexte, mais ne suffisent pas à établir publiquement l’ensemble des éléments du dossier judiciaire.

Des garanties politiques, et des lignes rouges

Pour la C64, rencontrer séparément le président et l’ancien chef de l’État ne signifie pas nécessairement les placer sur un pied d’égalité institutionnel. La coalition cherche à obtenir des garanties permettant un dialogue qui aborde les causes politiques et sécuritaires de la crise, sans remise en cause de l’ordre constitutionnel. Elle entend aussi faire reconnaître la place des forces d’opposition et des acteurs sociaux dans les discussions.

Le choix de Joseph Kabila est politiquement sensible. Il a dirigé le pays de 2001 à 2019 et reste une figure influente, tandis que ses relations avec le pouvoir actuel sont conflictuelles. Lui parler peut élargir les possibilités de concertation, mais cela ne règle ni les différends entre les camps ni la question de la responsabilité des acteurs dans la crise. Le contenu des éventuelles rencontres et les engagements attendus restent à préciser.

Pour les habitants, l’enjeu dépasse les rivalités entre dirigeants. Un dialogue crédible pourrait ouvrir un espace de débat sur la sécurité, la gouvernance et les conditions de vie. Mais une rencontre entre responsables ne garantit pas, à elle seule, des changements dans les provinces touchées par les violences, ni une représentation effective des femmes, des jeunes, des organisations citoyennes et des communautés locales.

La détention d’un opposant, à la veille d’une réunion politique, nourrit également la méfiance. Les autorités doivent établir clairement les motifs légaux de toute arrestation et permettre les garanties judiciaires. De leur côté, les responsables de la C64 devront démontrer que leur projet dépasse une négociation entre personnalités politiques et qu’il peut inclure les populations directement concernées.

Un enjeu régional suivi de près

La crise congolaise a une portée régionale, notamment en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs. L’insécurité à l’est déborde les frontières par ses conséquences humanitaires et diplomatiques. Un dialogue national à Kinshasa ne remplacerait pas les démarches régionales visant à réduire les tensions, mais il pourrait renforcer leur crédibilité si les autorités congolaises et les forces politiques s’accordent sur une voie interne.

La tournée européenne de responsables de la C64 cherche aussi à attirer l’attention de partenaires extérieurs. Leur rôle peut peser dans les discussions diplomatiques, mais il ne peut se substituer à une entente congolaise. Le point de vigilance immédiat reste donc double : le suivi judiciaire de Prince Epenge et la concrétisation, ou non, des rencontres proposées à Félix Tshisekedi et Joseph Kabila.

Le dialogue annoncé sera jugé moins à son intitulé qu’à ses règles : liberté de participation, médiation acceptée, ordre du jour défini et garanties vérifiables. Sans ces éléments, les consultations risquent de prolonger la rivalité politique plutôt que de rapprocher les acteurs.