À Goma, la guerre dans l’est de la République démocratique du Congo change de visage politique. En prenant la tête d’un mouvement qui rassemble l’AFC et le M23, Joseph Kabila place un ancien chef de l’État au cœur d’une coalition armée, avec des conséquences possibles bien au-delà des provinces orientales.

De la rivalité politique à une coalition politico-militaire

Le Front pour la refondation de la nation (FRN) a été annoncé le 12 octobre 2026 à Goma. Joseph Kabila en prend la direction. La nouvelle structure succède à l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et au Mouvement du 23 mars (M23), dont les dirigeants figurent dans son organigramme. Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa en sont notamment vice-présidents, selon Radio Okapi et l’agence Associated Press.

Cette recomposition ne signifie pas que le conflit s’étend déjà militairement à l’ensemble du pays. Elle change toutefois son niveau politique. Kabila a dirigé la RDC de 2001 à 2019. Son entrée officielle dans une alliance liée au M23 donne à celle-ci un visage d’ancien président, ainsi que des réseaux politiques nationaux. L’ampleur réelle de ces réseaux et leur capacité à mobiliser au-delà de l’est restent incertaines.

La rupture avec Félix Tshisekedi s’inscrit dans une histoire plus longue. Après l’élection contestée de 2018, Kabila et Tshisekedi avaient partagé le pouvoir. Leur alliance s’est défaite en 2020, lorsque Tshisekedi a cherché à bâtir sa propre majorité parlementaire. Depuis, les anciens partenaires sont devenus adversaires. Kabila a été condamné à mort par contumace en 2025 par la Haute Cour militaire. Il a rejeté les accusations. Cette procédure et son issue restent un élément majeur de la confrontation politique.

Une guerre locale dans une crise régionale

Depuis 2025, le M23 et ses alliés contrôlent des centres importants du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dont Goma et Bukavu, selon des comptes rendus de Radio Okapi et des Nations unies. La guerre affecte différemment les habitants des villes prises, les communautés rurales et les personnes déplacées. Elle bouleverse aussi les échanges transfrontaliers et l’activité économique, notamment dans les zones où les routes et les marchés dépendent de l’accès à ces villes.

La crise dépasse les frontières congolaises. Kinshasa accuse le Rwanda de soutenir le M23 ; Kigali rejette ces accusations. Dans sa résolution 2773, le Conseil de sécurité de l’ONU a demandé la fin de l’offensive du M23 et le retrait des forces rwandaises du territoire congolais. Ces positions diplomatiques ne règlent pas, à elles seules, les enjeux de sécurité et de gouvernance qui traversent les Grands Lacs.

Le 27 juin 2025, la RDC et le Rwanda ont signé à Washington un accord de paix. Mais ce texte bilatéral ne règle pas directement le conflit entre Kinshasa et l’AFC/M23. Des discussions entre le gouvernement congolais et la rébellion ont également été engagées à Doha, sous médiation qatarie. La consolidation du FRN complique ces démarches : les interlocuteurs et les rapports de force évoluent, tandis que les combats se poursuivent.

Une légitimité à construire, une paix à préserver

Pour les dirigeants du FRN, l’alliance permet de revendiquer une opposition nationale au pouvoir de Tshisekedi et de coordonner des forces jusque-là regroupées sous l’AFC/M23. Pour le gouvernement, elle renforce la menace d’une contestation armée portée par une figure qui a déjà exercé le pouvoir. Mais une direction politique nationale ne garantit ni adhésion populaire ni contrôle militaire étendu. La présence d’un ancien président ne suffit pas à établir que la coalition parle au nom des Congolais.

À Kinshasa, la confrontation peut peser sur le débat institutionnel et sur les perspectives électorales. Dans l’est, les conséquences les plus immédiates concernent la sécurité des civils, les déplacements et la possibilité d’une reprise des hostilités. Les intérêts des habitants ne se confondent pas nécessairement avec ceux des dirigeants armés ou des responsables politiques. La coalition n’a pas, à ce stade, présenté de voie vérifiable permettant de transformer son projet politique en règlement négocié.

Le dossier touche aussi aux relations entre la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), deux organisations régionales impliquées dans les efforts de médiation et de sécurité. L’ONU a documenté les démarches visant à rapprocher les processus régionaux et ceux de l’Union africaine. Leur efficacité dépendra notamment de la capacité des acteurs à coordonner leurs initiatives, sans réduire les négociations à un tête-à-tête entre États ou chefs de mouvements.

La prochaine question est donc concrète : le FRN participera-t-il aux discussions de paix comme interlocuteur politique, ou son annonce renforcera-t-elle d’abord la logique militaire ? La réponse pèsera sur les pourparlers de Doha, sur la mise en œuvre de l’accord RDC-Rwanda et sur les conditions de sécurité dans l’est. Pour les Congolais, l’enjeu dépasse la rivalité entre Kabila et Tshisekedi : il s’agit de savoir si les institutions et les médiations peuvent encore contenir un conflit régionalisé.