Dans l’est de la République démocratique du Congo, des manuscrits en caractères arabes racontent une histoire trop souvent reléguée aux marges : celle des échanges, des apprentissages et des communautés musulmanes qui ont façonné la vie intellectuelle de la région. Ces traces invitent à regarder le passé congolais au-delà du seul récit de la colonisation belge.

Des routes commerciales aux réseaux de savoirs

À partir du XIXe siècle, des commerçants liés aux réseaux de la côte est-africaine circulent dans l’actuel Maniema et gagnent des centres comme Kasongo. Ces déplacements relient l’intérieur du bassin du Congo à l’Afrique orientale. Ils ne transportent pas seulement des marchandises : ils font aussi voyager des langues, des pratiques religieuses et des textes.

Des écrits en arabe et en swahili transcrit en caractères arabes témoignent de ces échanges. Ils servent à la correspondance, aux transactions et à la transmission religieuse. L’écriture arabe, parfois appelée ajami lorsqu’elle transcrit une langue africaine, n’est donc pas uniquement un outil de culte. Elle participe à des usages sociaux et commerciaux.

Le projet de recherche congolais et belgo-congolais Kalamu na wino, consacré à l’héritage de l’écriture arabe au Congo, documente notamment les traces conservées dans le Maniema. Une mission menée en 2024 à Kasongo, Kindu et Kinshasa a également recueilli des témoignages sur la persistance de ces pratiques écrites. Elle associe des chercheurs de l’Université libre de Bruxelles et de l’Université de Kisangani.

Les documents anciens conservés dans des collections européennes ne représentent qu’une partie de cet héritage. Les recherches de Xavier Luffin sur les archives arabes et swahilies décrivent des lettres, des contrats, des livres religieux et d’autres textes issus de l’actuel territoire congolais. Les plus anciens manuscrits identifiés remontent à la fin du XIXe siècle, mais leur présence documentée ne permet pas, à elle seule, de dater précisément le début de leur circulation.

Une culture écrite aux usages multiples

Les textes retrouvés comprennent des exemplaires du Coran, des supports destinés à l’apprentissage, des ouvrages juridiques et des écrits liés à des pratiques de protection ou de guérison. Certains associent des versets à la confection de talismans. Ces objets et textes ne résument pas l’islam congolais : ils révèlent la diversité des savoirs qui circulaient parmi les lettrés.

Comme le rappelle l’étude de Xavier Luffin publiée par l’Académie royale des sciences d’outre-mer, les pratiques considérées comme ésotériques existent dans plusieurs sociétés musulmanes. Elles cohabitent, selon les lieux et les époques, avec différentes interprétations de la religion. Au Congo, un même lettré pouvait enseigner le Coran et connaître des textes utilisés pour fabriquer des amulettes.

Cette histoire corrige une idée reçue : l’écrit n’est pas arrivé dans toutes les régions congolaises par les missions européennes ou l’administration coloniale. Dans l’est, les usages de l’arabe et du swahili écrit précèdent l’installation durable du pouvoir colonial. Ils attestent des formes locales d’apprentissage et de production du savoir, même si les archives disponibles restent fragmentaires.

La conquête a aussi déterminé ce qui a été conservé

Les relations entre les autorités de l’État indépendant du Congo et les réseaux arabo-swahilis se transforment avec la conquête. Entre 1892 et 1894, les forces de l’État indépendant mènent des campagnes militaires dans l’est du territoire. Les récits coloniaux les ont souvent présentées sous l’angle de la lutte contre la traite. Cette formulation ne suffit pas à décrire les rapports de force : les opérations s’inscrivent aussi dans la prise de contrôle politique et commerciale de la région.

Cette séquence a pesé sur la manière dont les communautés musulmanes ont ensuite été perçues par l’administration coloniale. Une étude universitaire sur les musulmans du Maniema décrit une marginalisation durable sous le régime belge et les difficultés rencontrées par cette minorité pour accéder à une représentation politique. Ce constat porte sur une trajectoire historique ; il ne rend pas compte à lui seul de la diversité des expériences musulmanes dans l’ensemble du pays.

La conservation des manuscrits soulève une autre question. Certains documents ont été transmis aux autorités ou déposés dans des institutions. D’autres ont été saisis après des affrontements, puis emportés. Les archives du Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren conservent notamment des pièces liées aux campagnes militaires de 1892-1894. L’histoire d’un document dépend donc aussi des circonstances de sa collecte et de son déplacement.

Un patrimoine congolais, un enjeu de coopération régionale

Aujourd’hui, Kasongo et Kindu restent des lieux importants pour la mémoire de ces circulations. Les recherches de terrain, les témoignages des familles et l’étude des fonds d’archives peuvent se compléter. Mais elles exigent de distinguer ce qui est établi par un manuscrit, ce qui est rapporté oralement et ce qui demeure une hypothèse. La numérisation et la coopération avec les institutions congolaises peuvent aussi faciliter l’accès aux documents conservés à l’étranger.

Le sujet dépasse les frontières actuelles. Les itinéraires historiques reliant le Maniema à la côte est-africaine rappellent que les sociétés de la région ont longtemps échangé sans se conformer aux limites tracées plus tard par les administrations coloniales. La République démocratique du Congo appartient aujourd’hui à la fois à la Communauté d’Afrique de l’Est et à la Communauté de développement d’Afrique australe ; ces cadres contemporains ne doivent pas être confondus avec les réseaux anciens, mais ils soulignent la place régionale du pays.

Rendre visibles ces écrits ne consiste pas à remplacer un récit unique par un autre. Il s’agit de restituer aux Congolais la pluralité de leur histoire : des échanges commerciaux, une tradition lettrée, des pratiques religieuses diverses et une mémoire marquée par la conquête. Les prochains inventaires et travaux menés avec les communautés locales diront combien de pièces restent à identifier, et dans quelles conditions elles pourront être étudiées et partagées.