Un marché encore étroit, mais déjà stratégique

À Kinshasa, cuisiner au gaz domestique reste encore le choix d’une minorité de ménages. Pourtant, derrière ce faible niveau d’équipement, le marché attire désormais des acteurs capables de financer des terminaux, des dépôts et des chaînes de distribution. En République démocratique du Congo, la question n’est donc plus seulement celle de l’offre. Elle touche aussi aux routes, aux ports, aux règles techniques et au pouvoir d’achat des familles.

Ce déplacement est important. Dans une ville de plus de dix millions d’habitants, la cuisson au charbon reste très présente, avec ses coûts sanitaires, ses dépenses répétées et sa pression sur le couvert forestier. Le Compact énergétique national de la RDC fixe un cap clair : accélérer la cuisson propre, à partir d’un niveau encore faible, pour atteindre 30 % d’accès d’ici 2030, soit environ 40 millions de personnes.

Ce que prépare BB Energy en RDC

Le groupe BB Energy avance sur un projet structuré autour de la logistique et du conditionnement du gaz de pétrole liquéfié, ou GPL, l’expression technique du gaz domestique. La documentation publique de l’IFC indique que l’opération de phase 1, d’un montant allant jusqu’à 42 millions de dollars côté IFC, s’inscrit dans un programme plus large de 64 millions de dollars couvrant aussi l’Afrique du Sud et la Zambie. Le dossier reste, à ce stade, au statut pending approval.

En RDC, le schéma prévu repose sur deux maillons. Le premier est un terminal côtier à Boma, dans le Kongo Central, avec importation, stockage et remplissage de GPL sur un site loué d’environ 2,5 hectares. L’installation est dimensionnée à 1 800 tonnes. Le second est une unité d’embouteillage et de remplissage à Kinshasa, dans la zone économique spéciale de Kin-Malebo, elle aussi sur environ 2,5 hectares. L’acheminement du produit doit ensuite se faire par route entre les deux sites.

Ce découpage dit beaucoup du marché congolais. Le pays ne part pas d’un réseau industriel déjà dense. Il faut donc construire la chaîne de valeur presque pas à pas : débarquer le produit, le stocker, le conditionner, le transporter, puis l’amener jusqu’aux ménages. C’est là que se joue la différence entre une ambition commerciale et une adoption réelle.

Pourquoi la demande existe, mais reste freinée

Les données reprises dans le Compact énergétique donnent une image précise de l’écart à combler. À Kinshasa, le taux de pénétration du GPL est estimé à 14 % des ménages, soit environ 250 000 foyers. Les autorités veulent porter ce nombre à 1,2 million de ménages d’ici 2030. D’autres sources de terrain confirment que le marché reste peu profond, mais déjà actif, avec des opérateurs comme Dap Gaz et d’autres réseaux de distribution présents dans la capitale.

Le problème n’est pas seulement la disponibilité des bouteilles. Le coût initial du kit, la fiabilité des points de vente, le transport urbain, les normes de sécurité et la stabilité réglementaire pèsent sur l’adoption. La stratégie publique a justement commencé à préciser le cadre. Un arrêté ministériel de 2025 a fixé des spécifications techniques du GPL mis en consommation en RDC, signe que le secteur entre dans une phase de formalisation plus stricte.

Dans ce contexte, l’arrivée de nouveaux capitaux peut accélérer la baisse des frictions, mais elle ne les supprime pas. Pour les ménages de Kinshasa, l’enjeu est pratique : pouvoir acheter, recharger et utiliser le gaz sans subir les ruptures d’approvisionnement ni les surcoûts logistiques. Pour les opérateurs, l’enjeu est industriel : amortir des investissements lourds sur un marché encore en construction.

Un signal pour la RDC, mais aussi pour la région

Le projet BB Energy s’inscrit dans une tendance plus large. Dans plusieurs pays africains, les chaînes de cuisson propre attirent désormais des investissements privés parce qu’elles combinent demande urbaine, transition énergétique et impératif sanitaire. En RDC, la logique est encore plus marquée : l’État veut réduire la dépendance à la biomasse, élargir l’accès à la cuisson propre et mobiliser le secteur privé dans un pays où les besoins de financement restent considérables.

L’intérêt du dossier dépasse donc Kinshasa. Un terminal à Boma, en lien avec la capitale, montre qu’une infrastructure énergétique peut structurer un corridor intérieur, du littoral jusqu’au centre politique et économique du pays. C’est aussi un test pour la zone économique spéciale de Kin-Malebo, censée accueillir des activités à plus forte valeur ajoutée et non de simples flux de transit.

À l’échelle continentale, le cas congolais rappelle une réalité souvent sous-estimée : la transition énergétique africaine ne se résume pas au solaire ou à l’hydroélectricité. Elle passe aussi, dans les grandes villes, par des solutions de cuisson plus propres, mieux stockées et mieux distribuées. La RDC a fixé ses objectifs. Reste maintenant à voir si le financement, les autorisations et l’exécution suivront au même rythme.