Dans les rues de Bangui, le prix du carburant pèse sur les déplacements, les transports et le coût des marchandises. La contestation de cette hausse met aujourd’hui à l’épreuve un autre équilibre : celui entre maintien de l’ordre et liberté d’expression en République centrafricaine.
Une protestation liée au coût de la vie
Le 12 octobre 2026, des organisations de la société civile ont appelé à une journée « ville morte » pour dénoncer la vie chère et la hausse du prix des carburants. Cette forme de mobilisation vise à réduire l’activité habituelle dans la ville afin de rendre visible un mécontentement collectif. Elle peut aussi compliquer les déplacements et l’activité des commerces, notamment pour les travailleurs qui dépendent des revenus quotidiens.
Le 15 octobre, cinq responsables de la société civile ont été arrêtés à Bangui. Ils ont ensuite été auditionnés par la Section de recherches et d’investigations (SRI), une unité de la gendarmerie, selon des informations rapportées par plusieurs médias. Des organisations civiles réclament leur libération et dénoncent une atteinte aux libertés fondamentales. Ces arrestations ont suscité des appels à leur remise en liberté, y compris parmi les Forces vives de la nation, une plateforme regroupant différentes composantes de la société centrafricaine.
La mobilisation ne concerne donc pas seulement les prix à la pompe. Elle pose aussi la question des conditions dans lesquelles les citoyens peuvent contester une décision publique et interpeller les autorités. À ce stade, les informations disponibles ne permettent pas d’établir publiquement le détail des charges retenues contre les cinq personnes.
Le chef de l’État renvoie l’affaire à la justice
Le président Faustin-Archange Touadéra s’est exprimé le mercredi 21 octobre, lors d’une rencontre avec des représentants de la société civile venus demander la libération de leurs collègues. Il a estimé que l’affaire relevait de la justice et qu’il ne lui appartenait pas d’intervenir dans une procédure en cours. Il a invoqué la séparation des pouvoirs et le principe selon lequel nul n’est au-dessus de la loi.
Cette position place désormais l’attention sur le déroulement de la procédure : accès à un avocat, information sur les motifs de détention, présentation devant les autorités judiciaires et décision sur le maintien en détention. L’avocat des activistes, cité dans les informations disponibles, affirme que ses clients ont commencé une grève de la faim et attendent d’être reçus par le procureur de la République. Ce point reste attribué à leur défense.
Le président a également critiqué le recours à une journée « ville morte », qu’il juge inadaptée dans un pays encore marqué par la crise de 2013. Il aurait préféré des marches pacifiques encadrées par les forces de l’ordre. Cette distinction soulève un enjeu concret : les autorités peuvent encadrer les rassemblements, mais la réponse à une mobilisation doit aussi respecter les garanties prévues par la loi.
Entre sécurité nationale et libertés publiques
Faustin-Archange Touadéra a évoqué une possible tentative de déstabilisation et accusé des opposants d’instrumentaliser la société civile, voire d’agir avec des groupes rebelles. Ces accusations, rapportées sans éléments publics permettant de les vérifier de manière indépendante, doivent être considérées comme la position du chef de l’État, et non comme des faits établis.
Le président a aussi rapproché l’appel à la paralysie des activités d’une incursion rebelle à la frontière tchadienne, qu’il affirme avoir été repoussée par les Forces armées centrafricaines dans la Vakaga, ainsi que des difficultés d’approvisionnement en carburant liées à une grève de camionneurs camerounais. Ces éléments ne démontrent pas, à eux seuls, un lien entre les activistes et des groupes armés. Les présenter comme une seule séquence pourrait brouiller la distinction entre contestation sociale et menace sécuritaire.
Cette prudence compte particulièrement dans un pays dont la crise de 2013 a profondément marqué les institutions et la population. Les préoccupations de sécurité sont réelles, mais elles ne dispensent pas les autorités de préciser les motifs d’une arrestation et de garantir un traitement judiciaire régulier. De leur côté, les organisateurs d’une mobilisation doivent tenir compte des conséquences de leurs mots d’ordre sur les habitants qui vivent de l’activité quotidienne.
Un enjeu qui dépasse Bangui
La hausse des carburants touche différemment les Centrafricains. Dans la capitale, elle renchérit les trajets et le transport des biens. Pour les commerçants et les travailleurs de l’économie informelle, une journée sans activité peut signifier une perte immédiate de revenus. En dehors de Bangui, où les distances et les difficultés d’approvisionnement pèsent davantage sur les déplacements, les variations du coût du transport peuvent aussi se répercuter sur les prix des produits.
La République centrafricaine appartient à la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, qui regroupe six États autour de la coopération économique et monétaire. Elle est également membre de la CEEAC, la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, l’organisation régionale chargée de favoriser la coopération politique, économique et sécuritaire. La dépendance aux axes d’approvisionnement régionaux, notamment ceux liés au Cameroun, rappelle que les tensions sur le carburant peuvent avoir des effets au-delà des frontières.
La suite dépendra de décisions concrètes : la justice précisera-t-elle les motifs de la détention et recevra-t-elle les personnes concernées ? Les autorités répondront-elles aux inquiétudes sur le coût du carburant ? Et les organisations civiles pourront-elles poursuivre leurs revendications sans que celles-ci soient assimilées, sans preuve rendue publique, à une entreprise de déstabilisation ? Dans cette affaire, la manière dont ces questions seront traitées pèsera autant que le sort des cinq activistes sur la confiance entre les institutions et la société centrafricaine.
Pour situer le cadre régional, la présentation officielle de la CEMAC décrit ses six États membres et ses objectifs d’intégration. La CEEAC présente, de son côté, son mandat de coopération en Afrique centrale. Les arrestations et les auditions du 19 octobre ont également été rapportées par AllAfrica et Radio Ndeke Luka.