Un projet minier prometteur, mais une gouvernance qui doit rassurer
À Kampala, les annonces autour des mines ne se lisent jamais seulement comme des nouvelles de société cotée. Elles disent aussi quelque chose de la crédibilité du secteur minier ougandais, au moment où le pays cherche à attirer des capitaux dans la transformation locale des minerais. Dans ce contexte, chaque turbulence de gouvernance chez un développeur de projet compte, surtout quand il porte un actif présenté comme une première nationale.
Orom-Cross, dans le nord de l’Ouganda, s’inscrit dans cette logique. Le projet est développé par une société britannique qui dit viser la première mine de graphite du pays, avec une première phase à 20 000 tonnes de concentré par an, puis une montée en puissance à 70 000 tonnes. L’étude de faisabilité actualisée en juin 2026 retient aussi un investissement de 45 millions de dollars pour la phase initiale et 125 millions pour la seconde.
Ce que disent les faits, au-delà du bruit boursier
Le 14 septembre 2026, la société a annoncé la démission immédiate de son directeur général, Mike Ralston. Le communiqué précisait alors qu’il devait rester mobilisé comme consultant à temps plein jusqu’à la fin de l’année, afin d’accompagner le financement de la première phase et d’assurer la continuité du projet sous la conduite de Iain Wearing, directeur des opérations. Deux jours plus tard, le 16 septembre 2026, la société a fait marche arrière : elle a indiqué, après examen juridique, qu’elle ne recruterait finalement pas M. Ralston comme consultant et que toutes ses actions de performance et options étaient arrivées à expiration.
La société a expliqué avoir reçu, le 12 septembre 2026, une notification de l’intéressé concernant des questions historiques liées à des déclarations de titres effectuées dans le cadre de ses obligations de dirigeant. Elle dit avoir revu ses procédures de gouvernance et de conformité avec ses conseils juridiques. En revanche, elle n’a pas détaillé publiquement la nature exacte des faits ni nommé, à ce stade, un nouveau directeur général.
Cette prudence de langage est importante. Dans une petite société de ressources, où la recherche de financement reste souvent le nerf de la guerre, un dossier de conformité peut peser presque autant qu’un résultat de forage. Le marché regarde la qualité du pilotage, la discipline boursière, la stabilité de l’équipe et la capacité à mener les due diligences avec des investisseurs. Blencowe dit d’ailleurs travailler avec plusieurs investisseurs potentiels, placés sous accord de confidentialité, pour avancer sur le financement de la première phase.
Pourquoi cette séquence dépasse le seul cas d’une société cotée
Pour l’Ouganda, l’enjeu est plus large qu’un changement d’organigramme. Le pays met en avant ses ressources minières dans sa politique d’attractivité, et le graphite figure parmi les minerais identifiés par les autorités comme une opportunité d’investissement. Le ministère compétent et l’Autorité ougandaise des investissements présentent d’ailleurs le secteur minier et la valorisation locale comme des priorités économiques, dans un pays qui appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC.
Le contexte régional renforce cet intérêt. L’EAC rassemble huit États partenaires et cherche à fluidifier les échanges, les chaînes de valeur et la circulation des capitaux en Afrique de l’Est. Pour un projet comme Orom-Cross, cela signifie que la lecture ne se limite pas à Kitgum ou à Kampala : elle touche aussi la question des corridors logistiques, des débouchés industriels et de la place de l’Ouganda dans une filière du graphite encore très dominée par l’Asie.
L’autre point à surveiller est industriel. La société ne veut pas seulement extraire du graphite. Elle dit vouloir ajouter de la valeur sur place, avec des installations de traitement qui pourraient produire des concentrés, puis des produits plus raffinés dans des phases ultérieures. Une telle stratégie peut créer davantage de valeur locale, d’emplois qualifiés et de recettes fiscales, mais elle exige aussi plus de capitaux, plus d’infrastructures et une gouvernance impeccable. C’est précisément là que la confiance des partenaires financiers devient décisive.
Sur le terrain, l’impact ne sera pas le même pour tous. Pour les dirigeants et les actionnaires, l’urgence est de sécuriser le financement et de restaurer la lisibilité du pilotage. Pour les communautés locales du nord de l’Ouganda, l’enjeu porte davantage sur la tenue des promesses : emplois, sous-traitance, accès aux routes, et gestion des terres. Pour l’État ougandais, enfin, le projet sert de test. Il doit montrer que le pays peut accueillir des investisseurs miniers tout en imposant des standards de conformité et de transparence compatibles avec ses ambitions de transformation économique.
Ce qu’il faut retenir pour la suite
La suite se jouera sur deux calendriers. Le premier est interne : nomination d’une nouvelle direction, clarification des procédures de gouvernance et consolidation de l’équipe projet. Le second est industriel : sécurisation du financement de la phase 1, puis passage éventuel à l’échelle supérieure. Tant que ces deux chantiers n’avancent pas de concert, Orom-Cross restera un projet solide sur le papier, mais encore vulnérable aux à-coups de la finance minière internationale.
Pour Kampala comme pour l’ensemble de l’Afrique de l’Est, l’affaire rappelle une évidence souvent sous-estimée : dans les projets miniers dits stratégiques, la qualité de la gouvernance n’est pas un détail administratif. Elle fait partie de la géologie économique du dossier. Sans elle, même une première mine de graphite peut perdre de sa force d’attraction au moment exact où elle a besoin de confiance pour exister.