Nouakchott avance, mais la marche reste longue
À Nouakchott, la transformation numérique n’est plus un slogan de conférence. C’est devenu un test de crédibilité pour l’État mauritanien : servir plus vite, protéger mieux les données et réduire la dépendance aux procédures papier. Dans ce dossier, le pays cherche des partenaires qui ont déjà franchi plusieurs étapes. Le Sultanat d’Oman fait partie de ces références utiles, parce qu’il combine un meilleur niveau de services publics en ligne et une politique de cybersécurité plus structurée que celle de la Mauritanie.
Cette logique s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis plusieurs années, Mauritanie et partenaires internationaux font du numérique un levier de modernisation administrative, de souveraineté des données et d’attractivité économique. Le Programme des Nations unies pour le développement accompagne d’ailleurs la Mauritanie sur la gouvernance numérique depuis le lancement des premières réformes sectorielles, avec un accent mis sur l’inclusion, l’architecture institutionnelle et les services publics.
Une coopération bilatérale qui sert aussi d’accélérateur
Le mercredi 29 juillet, à Nouakchott, le ministre mauritanien de la Transformation numérique et de la Modernisation de l’administration, Ahmed Salem Ould Bede, a reçu une délégation omanaise conduite par Ali bin Amer Al-Shadhani, secrétaire d’État au ministère omanais des Transports, des Communications et des Technologies de l’information. Les échanges ont porté sur la transformation numérique, la cybersécurité, les infrastructures numériques et les services publics en ligne, avec une idée simple : partager l’expertise omanaise pour faire monter en puissance l’administration mauritanienne.
Ce rendez-vous n’est pas isolé. En novembre 2024, les deux pays avaient déjà convenu d’activer un protocole d’accord et de transformer leur rapprochement en projets concrets, notamment dans la cybersécurité, l’économie numérique et la modernisation des administrations publiques. À Nouakchott, cette coopération prend donc la forme d’un travail technique, pas seulement diplomatique.
Le choix d’Oman n’est pas anodin. Dans le rapport 2024 des Nations unies sur le gouvernement électronique, Oman figure au 41e rang mondial avec un score EGDI de 0,8576, tandis que la Mauritanie est 165e avec 0,3491. Autrement dit, l’écart entre les deux pays est réel sur la maturité des services numériques, l’accès en ligne et l’architecture technique.
Ce que disent les classements, et ce qu’ils ne disent pas
Le classement ne mesure pas tout, mais il donne une photographie utile. Le même rapport place Oman dans une catégorie très supérieure à celle de la Mauritanie. Côté cybersécurité, l’écart est aussi parlant. L’Union internationale des télécommunications explique que son index mondial évalue cinq domaines : cadre légal, mesures techniques, organisation, renforcement des capacités et coopération. Sur cette base, Oman est cité parmi les pays les mieux préparés, tandis que la Mauritanie reste en retrait, même si elle progresse sur le volet juridique.
Ce point compte pour la Mauritanie, car la numérisation de l’État ne vaut que si les citoyens ont confiance dans les services. La question de l’hébergement des données, de la sécurité des plateformes et de la continuité des services n’est plus théorique. Fin juin, le lancement du cloud national mauritanien a été présenté comme une étape majeure pour réduire le recours à des solutions d’hébergement étrangères et renforcer l’autonomie du pays. Quelques jours plus tôt, le ministère insistait déjà sur le fait que le cloud national devait sécuriser les données et améliorer la disponibilité des services numériques.
Le gouvernement mauritanien met aussi en avant d’autres jalons : un centre de données de niveau 3, un réseau national de fibre optique en extension, un référentiel général de cybersécurité et plusieurs projets de dématérialisation. Selon des déclarations publiques du ministère relayées par l’Agence mauritanienne d’information, plus de 4 000 kilomètres de fibre optique ont été ajoutés à un réseau déjà existant, pour atteindre environ 7 000 kilomètres. L’annonce montre une réalité importante : le défi n’est pas seulement administratif, il est aussi infrastructurel.
Une réforme qui touche l’État, mais aussi l’économie réelle
Pour les autorités, le numérique doit raccourcir les délais, limiter les files d’attente, mieux tracer les procédures et rendre l’administration plus lisible. Pour les citoyens, l’enjeu est plus concret encore : accéder aux documents, suivre une démarche, payer un service ou faire une demande sans dépendre d’intermédiaires. Pour les entreprises, surtout les petites structures du secteur formel et informel, cela signifie moins de coûts cachés et un meilleur accès aux marchés publics, aux paiements et aux services de l’État.
Mais la transition ne profite pas automatiquement à tout le monde. Les zones urbaines connectées avancent plus vite que les régions éloignées. Les administrations centrales, mieux équipées, absorbent plus facilement les changements que les services déconcentrés. Et sans montée en compétence des agents publics, des juristes, des techniciens et des usagers, la numérisation risque de créer une administration plus rapide pour une minorité et plus opaque pour le reste. Le PNUD a d’ailleurs rappelé dès 2021 l’importance d’une approche pangouvernementale et du renforcement des capacités pour éviter que la transformation numérique n’aggrave les écarts existants.
La Mauritanie a néanmoins quelques atouts. Le pays a engagé des réformes législatives, notamment sur l’identification des abonnés aux services électroniques, afin de mieux encadrer les usages cyber et de renforcer la sécurité nationale. Il organise aussi des ateliers sur la cybercriminalité et sur la confiance numérique, signe que les autorités ont compris qu’un service numérique sans cadre de confiance reste vulnérable.
Une résonance ouest-africaine, mais avec une lecture propre à Nouakchott
Dans le voisinage ouest-africain, la transformation numérique est devenue un terrain de coopération presque obligatoire. Mauritanie et Sénégal ont, par exemple, travaillé en 2024 sur un accord-cadre en matière de transformation numérique, d’innovation et de modernisation de l’administration. La Mauritanie a donc intérêt à multiplier les passerelles, au nord comme au sud, sans enfermer sa stratégie dans un seul partenaire.
La portée continentale est claire. Le pays cherche à s’aligner sur les standards africains de gouvernance numérique, alors que l’Union africaine pousse depuis plusieurs années une stratégie continentale pour le numérique et les services publics. Dans cette perspective, le rapprochement avec Oman n’est pas une simple ouverture vers le Golfe ; c’est une manière pour Nouakchott de gagner du temps, d’acheter de l’expérience et de poser des bases plus solides pour sa propre souveraineté numérique.
La suite se jouera sur un point très concret : la capacité de l’administration mauritanienne à transformer ces échanges en services visibles. Le défi n’est plus seulement de signer des accords. Il est de faire en sorte que le citoyen mauritanien, à Nouakchott comme à l’intérieur du pays, voie la différence dans sa relation quotidienne avec l’État.