Une décision prise à Benghazi peut-elle s’appliquer à tous les points d’entrée d’un pays dont les institutions restent divisées ? En Libye, l’interdiction visant les ressortissants iraniens et afghans met en lumière les limites d’une politique migratoire décidée par une seule des autorités rivales.
Une mesure annoncée dans un pays aux pouvoirs concurrents
Le 28 octobre 2026, le gouvernement installé dans l’est de la Libye a interdit aux ressortissants d’Iran et d’Afghanistan d’entrer sur le territoire par voie terrestre, maritime ou aérienne. La décision concerne également les personnes déjà présentes dans le pays sans titre de séjour valide : elles pourront être expulsées, selon le texte annoncé par les autorités de l’Est.
Le gouvernement n’a pas expliqué publiquement les motifs de cette mesure. Une dépêche de Reuters, reprise par plusieurs médias, rapporte que l’exécutif de Benghazi a confié son application à son ministère de l’Intérieur. Le média libyen Al-Wasat indique que le décret prévoit toutefois des exceptions pour le personnel diplomatique et ses familles, ainsi que pour certains professionnels de la santé et de l’éducation munis des autorisations requises.
Cette précision compte : il ne s’agit pas nécessairement d’une interdiction sans exception, mais d’une restriction dont l’application dépendra des autorités et des documents présentés. Les modalités pratiques aux frontières, comme le traitement des personnes déjà installées, restent à observer.
Une décision de l’Est, pas une politique nationale unifiée
Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye n’a pas retrouvé un pouvoir national pleinement unifié. Le gouvernement d’unité nationale, reconnu par l’ONU, siège à Tripoli. À l’Est, un exécutif nommé par la Chambre des représentants exerce son autorité, avec l’appui des forces dirigées par Khalifa Haftar. Les deux pôles se disputent la légitimité et le contrôle des institutions.
Dans ce contexte, une annonce du gouvernement oriental ne suffit pas à établir que l’ensemble des autorités libyennes adopte ou applique une règle identique. La portée réelle de l’interdiction dépendra notamment de la coopération entre les administrations, les services frontaliers et les acteurs qui contrôlent les différents points de passage.
La mesure s’inscrit dans une série de restrictions prises par l’administration de l’Est. En juin 2026, celle-ci avait interdit l’entrée aux ressortissants du Soudan, de l’Érythrée, de l’Éthiopie et de la Somalie. Elle avait alors présenté la décision comme une réorganisation de l’entrée des étrangers. L’Associated Press a également rapporté cette précédente interdiction, annoncée par les autorités orientales.
Des conséquences directes pour les personnes concernées
Pour les voyageurs iraniens et afghans, la nouvelle règle peut compromettre un déplacement professionnel, familial ou de transit. Pour ceux qui vivent déjà en Libye, l’absence de titre de séjour valide pourrait exposer à une expulsion. Or, dans un pays où les administrations sont fragmentées, les documents reconnus, les procédures et les garanties concrètes peuvent varier selon le lieu et l’autorité compétente.
Les conséquences ne se limitent pas aux personnes visées. Les employeurs, les établissements de santé et d’enseignement, les familles et les réseaux commerciaux peuvent aussi être touchés, notamment si des travailleurs concernés disposent d’autorisations professionnelles. Les exceptions annoncées par Al-Wasat devront être vérifiées dans leur mise en œuvre, plutôt que supposées automatiques.
La Libye accueille une importante population étrangère. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, près de 895 000 migrants se trouvaient dans le pays en juillet 2025. Ce chiffre décrit une population diverse, comprenant notamment des personnes venues travailler, des personnes déplacées et des personnes en transit. Il ne permet pas, à lui seul, d’évaluer les effets de l’interdiction sur les Iraniens et les Afghans, ni d’assimiler l’ensemble des migrants à une seule catégorie.
Un enjeu régional qui dépasse les frontières libyennes
La position de la Libye en Afrique du Nord en fait un pays de destination, de transit et de départ sur les routes de la Méditerranée centrale. Les décisions prises à l’Est peuvent donc modifier les itinéraires et les démarches des personnes en déplacement, sans que leurs effets soient nécessairement uniformes dans tout le pays. Les frontières terrestres, les ports et les aéroports relèvent de contextes administratifs différents.
Le dossier concerne aussi la capacité des institutions libyennes à adopter des règles communes. Tant que les autorités restent divisées, une décision de contrôle migratoire peut renforcer l’autorité de l’exécutif qui l’édicte, sans résoudre la question d’une gouvernance nationale cohérente. Pour les habitants comme pour les personnes étrangères, cette fragmentation complique la prévisibilité des règles.
À l’échelle régionale, l’Union africaine et l’Union du Maghreb arabe constituent des cadres de dialogue politique entre États, mais la décision annoncée reste, à ce stade, une mesure de l’administration de l’Est. Les éléments à suivre sont son application effective, les exceptions prévues, et l’existence éventuelle d’une réponse des autorités de Tripoli ou d’une position commune des institutions libyennes. Les raisons de l’interdiction, elles, n’ont pas été rendues publiques.