Des exécutions qui rouvrent une plaie politique
En Libye, la reprise des exécutions dans l’est du pays ne dit pas seulement la dureté d’un appareil judiciaire. Elle rappelle aussi qu’un État divisé peut fabriquer, en silence, des vies suspendues entre deux systèmes de pouvoir. Depuis fin août, les alertes se multiplient autour de condamnés à mort détenus dans une zone contrôlée par les Forces armées arabes libyennes, connues aussi sous le sigle FAAL, le camp du maréchal Khalifa Haftar.
Le pays reste coupé entre Tripoli, siège du gouvernement d’unité nationale reconnu par l’ONU, et l’est, où l’autorité militaire de Haftar s’est consolidée depuis des années. Cette fragmentation pèse sur la justice, la sécurité et la gestion des prisons. Elle explique aussi pourquoi les droits fondamentaux ne progressent pas au même rythme d’une région à l’autre.
Ce que disent les faits établis
La Mission d’appui des Nations unies en Libye, la Manul, a demandé le 16 septembre 2026 la suspension immédiate des mises à mort et un réexamen crédible des dossiers. Elle dit avoir multiplié les échanges avec les autorités de l’est pour obtenir cette pause, en rappelant les obligations de la Libye en matière de droits humains et de procès équitable. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme avait déjà signalé que ces exécutions mettaient fin à une moratoire de fait observé pendant environ quinze ans.
Amnesty International affirme que, depuis le 23 août 2026, au moins 30 personnes ont été exécutées dans l’est libyen et qu’au moins 50 autres hommes condamnés à mort courent un risque imminent. L’ONG parle de procès secrets, menés devant des tribunaux militaires, avec des accusations de torture et des aveux obtenus sous contrainte. Ces éléments recoupent le fond de l’alerte onusienne, même si les noms complets, les dates exactes de chaque exécution et l’ensemble des décisions judiciaires n’ont pas été publiés.
Plusieurs médias africains ont aussi rapporté, dès le 25 août, l’exécution de dix condamnés à la prison militaire de Garnada, près de Shahat, en soulignant l’opacité du dossier et l’absence de textes complets sur les jugements. Ce point est important : la première vague d’exécutions n’a pas été un incident isolé, mais le début d’une séquence.
Une justice militaire sous forte pression
Le cœur du problème n’est pas seulement la peine de mort. C’est la manière dont elle est appliquée. Les organisations de défense des droits humains décrivent des condamnations prononcées devant des juridictions militaires contre des civils, dans des procédures à huis clos et dans un climat où la torture et les mauvais traitements sont allégués. Dans un tel cadre, la peine capitale cesse d’être un simple instrument pénal. Elle devient un marqueur de domination institutionnelle.
Pour les familles, l’angoisse se prolonge au-delà du verdict. Amnesty dit que certains proches n’apprennent l’exécution qu’après coup, lorsqu’un appel les invite à se rendre dans un hôpital de Benghazi pour identifier le corps. Cette pratique, si elle est confirmée au cas par cas, révèle une administration de la peine qui laisse peu de place à la transparence ou au contrôle judiciaire.
Le gouvernement d’unité nationale installé à Tripoli a lui aussi demandé l’arrêt des exécutions et un réexamen de la situation des condamnés. Cela ne règle pas le fond du conflit de souveraineté, mais cela montre qu’une ligne rouge existe encore, au moins dans le discours officiel : l’idée que la justice ne peut pas être remplacée par une exécution opaque.
Ce que cela change pour la Libye, de Tripoli à Benghazi
Cette affaire touche d’abord les personnes détenues dans l’est, mais elle déborde vite sur l’ensemble du pays. Dans une Libye fragmentée, le contrôle des prisons, des tribunaux et des services de sécurité devient un outil de pouvoir. Il sert à consolider des alliances locales, à intimider des adversaires supposés et à afficher une capacité d’ordre là où l’unité nationale reste inachevée.
Elle pèse aussi sur la crédibilité des institutions. La transition libyenne reste suspendue à des réformes électorales, à la reconstitution de la Haute commission électorale et à un accord politique encore fragile, facilité par l’ONU fin août 2026. Mais une feuille de route électorale perd de sa force si la justice, elle, fonctionne selon des logiques parallèles selon les régions.
Pour les Libyens ordinaires, l’enjeu est concret. Dans l’ouest comme dans l’est, chacun vit déjà avec les effets d’un système éclaté : services inégaux, institutions concurrentes, sécurité à géométrie variable et économie dépendante du pétrole. Les exécutions ravivent donc une question plus large que le seul débat pénal : qui contrôle l’État, au juste, et au nom de quelles garanties ?
Une portée régionale qui dépasse la Libye
Le dossier libyen compte aussi à l’échelle nord-africaine et continentale. La Libye est un point de passage majeur sur la route centrale de la Méditerranée, un espace où se croisent sécurité, migration et rivalités armées. Quand l’état de droit se fragilise à l’est, les effets se ressentent bien au-delà de Benghazi ou de Shahat : ils touchent les réseaux de détention, les flux migratoires et la stabilité des frontières sahariennes.
Sur le plan diplomatique, l’ONU maintient la pression. Le Conseil de sécurité a récemment salué les avancées d’un accord libyen sur les prochaines étapes électorales, tandis que la Manul poursuit son mandat jusqu’au 31 octobre 2026. En clair, la fenêtre politique existe encore, mais elle reste étroite. Si les exécutions se poursuivent, elles risquent de durcir encore les rapports entre les centres de pouvoir libyens et de compliquer tout compromis futur.
Le dossier rappelle enfin un point essentiel pour l’Afrique du Nord et pour l’Union africaine : un calendrier électoral ne suffit pas à stabiliser un pays si la justice, les prisons et les forces armées demeurent morcelées. En Libye, la bataille se joue donc autant dans les urnes à venir que dans la manière dont l’État traite ses prisonniers aujourd’hui.