Quand l’électricité vacille, c’est tout le quotidien qui s’arrête

À Tripoli, une coupure de courant n’est jamais une simple gêne. Elle touche l’eau, les communications, les hôpitaux, les ateliers, les stations-service et, très vite, la confiance dans l’État. En Libye, où la chaleur d’été pousse la demande au maximum, le moindre incident technique ou sécuritaire peut transformer une panne locale en crise politique.

Depuis la mi-août, la capitale libyenne et plusieurs villes de l’ouest, ainsi que des zones du sud, ont subi une nouvelle séquence de délestages et de coupures prolongées. Le 12 août, un drone a frappé une sous-station électrique à Zawiya, à l’ouest de Tripoli, mettant l’installation hors service et aggravant la pression sur un réseau déjà fragile. Quelques jours plus tôt, des protestations avaient déjà éclaté dans la capitale contre les longues heures sans courant. La tension ne tient donc pas seulement à une panne, mais à l’accumulation d’un système électrique sous contrainte, dans un pays encore divisé entre institutions rivales. Lire le constat sur l’attaque de Zawiya.

Une crise technique devenue test politique

La Libye reste un pays institutionnellement fragmenté depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. À Tripoli, le gouvernement d’unité nationale d’Abdulhamid Dbeibah administre l’ouest du pays. À l’est, une autorité parallèle continue d’exister, adossée au pouvoir militaire de Khalifa Haftar. Cette dualité pèse sur tout le secteur énergétique, des choix d’investissement à la sécurité des sites sensibles.

Dans ce contexte, les coupures d’électricité sont lues comme un révélateur de la capacité réelle de l’exécutif à gouverner. Ce n’est pas un hasard si les manifestations de juillet ont visé des bâtiments publics et des entreprises liées à l’énergie. Des habitants de Tripoli, Zawiya et Misrata ont dénoncé des pannes quotidiennes allant, dans certains quartiers, jusqu’à plus de dix heures par jour. D’autres médias ont rapporté que certaines zones avaient subi des délestages encore plus longs, dans un climat de forte chaleur. Voir l’ampleur des protestations.

La compagnie électrique publique a, de son côté, expliqué début août que des incidents techniques avaient provoqué un effondrement temporaire du réseau dans une grande partie du pays, avant un retour progressif du courant dans certaines zones. D’autres sources libyennes ont parlé de ruptures sur deux lignes de transport à 400 kilovolts, un niveau de tension qui structure les grandes liaisons du réseau. Autrement dit, la crise ne relève pas d’un seul point de défaillance. Elle combine vétusté des infrastructures, manque de capacité de production, fragilité des lignes de transport et perturbations sécuritaires. Sur les lignes de transport de 400 kV.

Ce que la panne dit de l’économie libyenne

Une panne d’électricité en Libye ne frappe pas tout le monde de la même façon. Dans les quartiers centraux de Tripoli, elle bloque les commerces, les ascenseurs, les congélateurs et les réseaux mobiles. Dans les périphéries, elle aggrave la dépendance aux groupes électrogènes privés, donc au carburant, donc à des coûts supplémentaires que beaucoup de familles ne peuvent pas absorber. Pour les petites entreprises, la facture est immédiate. Pour les usines, l’arrêt d’une ligne peut signifier une perte de production et parfois des dégâts sur les équipements.

Le secteur de l’eau est aussi concerné. Quand l’électricité baisse, les pompes ralentissent ou s’arrêtent, ce qui complique l’alimentation des foyers et des services publics. Les aéroports, enfin, dépendent d’une alimentation stable pour la navigation, la sûreté et l’exploitation quotidienne. La crise électrique devient alors une crise de mobilité, de santé et de logistique. Dans une capitale comme Tripoli, cette chaîne d’effets se voit vite dans la vie de rue : trafic perturbé, commerces fermés plus tôt, files d’attente, tension sur les stations de pompage et sur les générateurs.

Les protestations de fin juillet ont aussi montré un autre enjeu : la contestation ne vise plus seulement la compagnie électrique, mais l’ensemble de l’architecture de pouvoir. Les manifestants ont demandé des services publics et, pour une partie d’entre eux, le départ du chef du gouvernement. Des affrontements verbaux ont même glissé vers une mise en cause plus large des organes politiques de transition. Cette évolution est importante. Elle montre que l’électricité sert de baromètre à une colère sociale plus vaste, nourrie par la stagnation économique et par l’impression d’un État incapable de protéger ses propres infrastructures.

Des observateurs libyens ont aussi rappelé qu’une partie du problème renvoie à de grands projets lancés avant 2011, jamais menés à terme, puis à des années de blocages administratifs et de rivalités armées. Dans un pays exportateur d’hydrocarbures, le contraste est brutal. L’économie formelle tire ses revenus du pétrole et du gaz, mais la population paie encore le prix d’un réseau électrique qui n’a pas suivi la croissance de la demande. La richesse nationale ne se traduit pas automatiquement par un service public fiable.

Une alerte libyenne, mais aussi nord-africaine

Le dossier électrique libyen dépasse largement Tripoli. Il dit quelque chose de plus large sur la sécurité des infrastructures en Afrique du Nord, sur les effets des transitions politiques inachevées et sur la vulnérabilité des réseaux énergétiques quand les institutions sont fragmentées. La Libye ne fait pas partie d’un bloc régional intégré comme la CEDEAO en Afrique de l’Ouest, mais elle reste observée dans le cadre de l’Union africaine, de l’Union du Maghreb arabe et des efforts internationaux de stabilisation. Dans ce paysage, chaque crise de service public devient aussi un test de crédibilité pour les autorités qui contrôlent le terrain.

Les attaques contre des installations à Zawiya, puis les coupures prolongées à Tripoli, rappellent enfin qu’un réseau électrique n’est pas seulement une question d’ingénierie. C’est un enjeu de souveraineté, de sécurité et de légitimité. Si les autorités ne parviennent pas à protéger les sous-stations, à sécuriser les carburants nécessaires aux centrales et à rétablir un pilotage cohérent du secteur, la crise risque de se répéter à chaque pic de chaleur. Et dans le contexte libyen, chaque nouveau black-out nourrit un peu plus la défiance envers les institutions de Tripoli, au moment même où celles-ci cherchent encore à imposer leur autorité sur l’ouest du pays.