À Tripoli, la promesse électorale reste l’épreuve de vérité
En Libye, les signatures et les annonces se succèdent depuis des années. Mais la vraie question reste la même : qui acceptera enfin de rendre le pouvoir aux urnes, dans un pays où deux centres d’autorité se disputent encore l’État ? Le nouvel accord paraphé à Tripoli, le 30 août 2026, remet cette question au premier plan. Il fixe un horizon de 24 mois pour des élections présidentielle et législatives. C’est un délai long. C’est aussi, pour beaucoup de Libyens, une tentative de sortir d’un blocage devenu structurel.
La Libye se trouve au croisement de plusieurs lignes de fracture : institutions concurrentes, rivalités sécuritaires, économie sous tension et interventions extérieures persistantes. Depuis l’échec du scrutin prévu en décembre 2021, le pays n’a pas refermé la parenthèse de transition ouverte après la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. Les Nations unies ont, à plusieurs reprises, cherché à remettre un calendrier politique au centre du jeu. L’Union africaine a, elle aussi, rappelé qu’un règlement durable passait par une feuille de route libyenne, inclusive et adossée à des institutions unifiées.
Ce que prévoit l’accord signé le 30 août
L’accord a été signé à Tripoli dans le cadre d’un format de dialogue facilité par la Mission d’appui des Nations unies en Libye, connue sous le sigle UNSMIL. Selon la mission onusienne, le texte couvre deux chantiers jugés décisifs : la reconstitution du conseil de la Haute commission électorale nationale et les ajustements du cadre légal et constitutionnel pour les scrutins présidentiel et législatif. Il prévoit aussi que les parties travaillent à la tenue des élections dans un délai ne dépassant pas 24 mois.
Le principe n’est pas nouveau. Mais cette fois, la séquence a été resserrée. Les discussions ont commencé à Rome le 29 avril, puis se sont poursuivies à Tunis sur plusieurs rounds, avant la signature à Tripoli. C’est un détail important : le dossier libyen se joue rarement dans une seule capitale. Il avance par allers-retours entre la Libye, les pays voisins et les espaces de médiation internationale. Le Conseil de sécurité des Nations unies a, à son tour, salué l’accord comme un pas vers des élections libres, équitables et transparentes, tout en appuyant le travail de l’envoyée spéciale Hanna Tetteh.
Le gouvernement basé à Tripoli, dirigé par Abdel Hamid Dbeibah, a accueilli favorablement le texte. À l’Est, l’appareil politique et militaire lié au maréchal Khalifa Haftar reste un acteur incontournable. L’équilibre du dossier tient donc à une évidence : aucune élection ne pourra durer si les deux pôles refusent de reconnaître à la fois le cadre du vote et son issue. C’est précisément ce que la médiation onusienne cherche encore à obtenir.
Pourquoi ce compromis compte pour les Libyens
Sur le papier, le compromis peut sembler technique. En réalité, il touche au cœur de la crise libyenne. Sans commission électorale crédible, sans règles acceptées par tous et sans minimum d’unité institutionnelle, un scrutin risque de produire un nouveau bras de fer, puis un nouveau gel du pouvoir. Les Libyens ont déjà vécu ce scénario. En 2021, le vote n’a pas eu lieu. Depuis, les institutions rivales ont prolongé une cohabitation conflictuelle, avec des effets très concrets sur la vie quotidienne : budgets fragmentés, administrations parallèles et décisions publiques peu lisibles.
Le délai de 24 mois est donc une arme à double tranchant. Il laisse du temps pour réviser les règles, arbitrer les contentieux et désigner des acteurs capables d’organiser le scrutin. Mais il ouvre aussi une fenêtre aux bloqueurs habituels. UNSMIL elle-même reconnaît que des acteurs du statu quo peuvent ralentir ou détourner le processus. Cette prudence n’est pas rhétorique. Elle découle d’une décennie de transitions inachevées, où chaque avancée politique a dû composer avec des rapports de force militaires, tribaux, régionaux et économiques.
Le rôle de la communauté internationale reste, lui, ambivalent. Le soutien de l’ONU et du Conseil de sécurité donne une couverture politique utile. Mais la réussite dépend d’abord des Libyens eux-mêmes, comme l’a répété la mission onusienne en parlant d’un processus « libyen et mené par les Libyens ». L’Union africaine défend la même logique, en rappelant que la stabilisation du pays doit passer par des institutions nationales rassemblées, pas par une solution imposée de l’extérieur. Cette convergence africaine et onusienne est importante, car elle évite de réduire la Libye à un simple dossier de gestion internationale.
Une portée qui dépasse Tripoli
La portée du dossier dépasse largement la capitale libyenne. Pour l’Afrique du Nord, la stabilité de la Libye pèse sur les flux commerciaux, les routes migratoires, la circulation des armes et l’équilibre diplomatique entre voisins. Pour le continent, le cas libyen reste un test politique : peut-on sortir d’une guerre d’institutions sans accord sur le partage du pouvoir, la sécurité et les règles du jeu ? La réponse n’est pas encore donnée. Mais le nouvel accord remet au centre une idée simple : sans calendrier crédible, la transition devient une forme de permanence.
Le prochain rendez-vous sera donc moins symbolique que décisif. Il faudra voir si les signataires confirment le texte, si la Haute commission électorale retrouve une base de travail stable et si les deux pôles rivaux acceptent enfin une architecture commune. En Libye, les élections n’échouent pas seulement dans les urnes. Elles échouent souvent bien avant, dans la négociation des règles qui doivent les rendre possibles. C’est là que se joue encore, à Tripoli, le futur du pays.