À Mellitah, la colère vise la lumière qui manque, pas le gaz qui part
En Libye, la facture des coupures d’électricité finit souvent par se régler sur les installations énergétiques. Quand les foyers restent dans le noir, la suspicion se déplace vite vers les pipelines, les terminaux et les contrats signés avec l’étranger. À Mellitah, à l’ouest de Tripoli, cette tension a pris une forme concrète : des manifestants ont interrompu des lignes de gaz, convaincus que le pays exportait son énergie au lieu d’alimenter ses propres centrales. Les faits disent autre chose. Mais la colère, elle, part d’un problème bien réel : un réseau électrique sous pression et des pannes récurrentes.
Le complexe de Mellitah occupe une place particulière dans l’économie libyenne. Il relie la production de gaz des champs de Wafa, dans le désert, et de Bahr Essalam, en mer, au gazoduc Greenstream, qui traverse la Méditerranée jusqu’en Sicile. La Compagnie nationale de pétrole libyenne, la NOC, et Eni y opèrent via leur coentreprise Mellitah Oil and Gas. Dans un tel système, la frontière entre approvisionnement intérieur et exportation est politiquement sensible, surtout quand l’électricité manque dans les villes comme dans plusieurs régions de l’ouest du pays.
Ce que la NOC a corrigé, et pourquoi le malentendu s’est installé
Mardi 28 juillet 2026, après l’intrusion dans le complexe, le gouvernement d’union nationale a ordonné la sécurisation du site et la remise en marche des lignes alimentant les centrales. La NOC a ensuite confirmé la reprise de la production et du pompage de gaz à Mellitah. Mercredi 29 juillet, la compagnie a surtout voulu dissiper une idée très répandue : selon elle, les exportations vers l’Italie ne dépassent pas 10 % de la part contractuelle d’Eni. Le reste est, en pratique, orienté vers le marché intérieur quand la demande libyenne grimpe en été.
Ce point mérite d’être clarifié. Le contrat signé entre la NOC et Eni en janvier 2023 prévoit que le projet “Structures A&E” serve d’abord à augmenter la production de gaz pour le marché libyen, tout en maintenant des exportations vers l’Europe. Eni indiquait alors que la production devait démarrer en 2026 et atteindre un plateau de 750 millions de pieds cubes standards par jour, avec un investissement total estimé à 8 milliards de dollars. Le projet passe par les installations de Mellitah. Autrement dit, l’infrastructure est pensée pour les deux usages, pas pour l’un contre l’autre.
La confusion vient aussi de la géographie politique de l’énergie. Le gaz exporté reste visible parce qu’il franchit la mer vers l’Italie. L’approvisionnement intérieur, lui, passe par des centrales, des stations et des réseaux plus difficiles à suivre pour le public. Quand la demande domestique explose sous la chaleur, la NOC dit racheter jusqu’à 90 % de la part d’Eni pour le marché local. Dans ce cadre, bloquer Mellitah ne prive pas l’Europe d’un flux massif ; cela coupe surtout une partie du carburant qui alimente les centrales libyennes. La crise dénoncée se retourne alors contre les usagers qu’elle prétend défendre.
Un signal pour l’économie libyenne, mais aussi pour la relation avec l’Italie
Les chiffres aident à prendre la mesure du recul des exportations. Eni rappelait en 2023 que le gazoduc Greenstream dispose d’une capacité d’environ 8 milliards de mètres cubes par an. Pourtant, les volumes effectivement envoyés vers l’Italie ont été bien plus modestes ces dernières années. Un article économique de 2025 cité par la presse régionale évoquait moins de 100 millions de pieds cubes par jour, tandis que d’autres estimations parlaient d’environ 1 milliard de mètres cubes livrés à l’Italie en 2025, contre 1,4 milliard en 2024. Le message commun est clair : la Libye exporte aujourd’hui peu de gaz par rapport à son potentiel et à la capacité théorique de l’ouvrage.
Cette baisse ne relève pas d’un simple accident technique. Elle reflète la hausse de la consommation intérieure, les interruptions répétées de production et une gouvernance énergétique fragilisée par les divisions politiques du pays depuis 2011. À Tripoli, le gouvernement cherche à préserver les recettes d’exportation et à éviter la rupture de service. À l’intérieur du pays, les habitants jugent surtout ce qu’ils voient : des délestages, des coupures et des centrales qui tournent au ralenti. Les deux lectures coexistent, mais elles n’ont pas le même poids social.
Pour l’Italie, Mellitah reste un point d’appui important mais non décisif dans son approvisionnement. Pour la Libye, le dossier touche à la fois la trésorerie de l’État, la sécurité des infrastructures et la crédibilité des contrats signés avec des partenaires étrangers. La relation avec Rome, déjà centrale dans le dossier migratoire et dans les discussions énergétiques, reste donc étroitement liée à la stabilité du littoral libyen et de ses installations offshore. Ce lien explique aussi pourquoi toute perturbation à Mellitah est immédiatement suivie, à Tripoli comme à Rome.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
Le vrai test ne se limite pas à la reprise des flux après les protestations. Il concerne la capacité de la NOC et de ses partenaires à sécuriser durablement les sites, à augmenter l’offre pour les ménages libyens et à tenir les calendriers industriels. Si le projet Structures A&E entre bien en phase de production, il pourrait soulager une partie du marché intérieur tout en relançant une marge d’exportation vers l’Europe. S’il prend du retard, la Libye restera coincée dans la même équation : un pays riche en gaz, mais encore incapable de transformer cette richesse en service électrique stable pour ses citoyens.