En Ituri, la riposte sanitaire se joue aussi sur la route et dans les villages
À Bunia et dans les zones de santé de l’Ituri, la bataille contre Ebola ne se limite pas à compter les cas. Elle dépend aussi de la sécurité des équipes, de la confiance des familles et de la vitesse à laquelle un patient est isolé. Dans cette province du nord-est de la République démocratique du Congo, la maladie circule dans un espace où les mouvements transfrontaliers, les marchés et les déplacements liés au commerce pèsent autant que les seules données médicales.
Le foyer principal de l’épidémie se trouve en Ituri, une province frontalière de l’Ouganda et proche du Soudan du Sud. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que la République démocratique du Congo en est à sa 17e flambée d’Ebola depuis 1976, et que cette vague est due au virus Bundibugyo, une souche pour laquelle il n’existe ni vaccin homologué ni traitement spécifique. L’épisode a été déclaré le 15 mai 2026 et a rapidement été classé urgence de santé publique de portée internationale.
Des chiffres en hausse, une province sous pression
Les derniers bilans disponibles montrent une progression très rapide en République démocratique du Congo. Selon l’OMS, au 1er juillet, le pays comptait 1 460 cas confirmés et 452 décès. Dans son suivi du 12 juillet, l’agence régionale de l’OMS pour l’Afrique évoquait 1 561 cas confirmés et 506 décès, signe d’une hausse continue. Cette dynamique explique pourquoi plusieurs observateurs parlent d’une épidémie plus difficile à suivre que les précédentes.
Le poids de la crise reste très concentré en Ituri. L’OMS attribuait à cette province 91,3 % des cas confirmés et 84 % des décès recensés dans le pays au 1er juillet. Bunia, Rwampara, Mongbwalu, Nyankunde et Nizi figurent parmi les zones les plus touchées. Ce n’est pas un détail statistique : quand la transmission se concentre dans quelques zones, chaque retard de dépistage, chaque refus de prise en charge et chaque rupture logistique peut faire basculer la courbe.
Le bilan régional doit aussi être lu avec prudence. En Ouganda, l’OMS indiquait 20 cas confirmés, deux décès et un cas probable décédé au 2 juillet, sans nouvelle infection signalée depuis le 21 juin. Le ministère ougandais de la Santé a ensuite annoncé le 16 juillet la sortie du dernier patient de centre de traitement, ouvrant le compte à rebours de 42 jours avant une éventuelle fin officielle de l’épidémie dans le pays. Kampala n’est donc pas encore sorti d’affaire, mais la tendance y est désormais beaucoup plus favorable qu’en RDC.
Une souche rare, des essais en cours, et un terrain difficile
La particularité de cette flambée tient à la souche Bundibugyo. C’est une nuance importante, car elle change l’arsenal disponible. L’OMS précise qu’aucun vaccin licencié ni traitement spécifique n’existe pour cette forme d’Ebola, même si des recherches sont en cours. Début juillet, des essais cliniques portant sur deux traitements expérimentaux ont commencé à Bunia, selon les médias congolais et les autorités sanitaires. Pour les équipes sur le terrain, cette séquence compte autant que les statistiques : elle peut ouvrir, à terme, une réponse thérapeutique mieux adaptée aux futures flambées.
Mais la science ne suffit pas quand la réponse sanitaire se heurte à l’insécurité. Des attaques contre des centres de santé et des équipes de riposte ont été signalées dans l’Ituri, tandis que certaines structures ont dû déplacer du personnel vers Bunia, jugée plus sûre. La société civile locale a, elle aussi, alerté sur les lenteurs de financement et les tensions autour des primes des équipes. Autrement dit, la difficulté n’est pas seulement biologique ; elle est aussi sociale, administrative et sécuritaire.
Dans une province où la circulation des personnes et des marchandises reste essentielle à la vie quotidienne, les restrictions trop brutales peuvent fragiliser les ménages, les petits commerçants et les transporteurs. À l’inverse, une réponse trop lente laisse au virus le temps d’atteindre d’autres zones. C’est pour cela que les autorités provinciales ont annoncé des mesures renforcées sur les transports et les rassemblements, pendant que la coordination nationale, l’OMS et Africa CDC cherchaient à harmoniser la riposte autour d’un seul plan.
Une affaire congolaise, mais aussi régionale
Cette flambée dépasse largement la seule République démocratique du Congo. Elle a déjà touché l’Ouganda par des cas importés, et même la France, après un cas confirmé chez un médecin de retour de l’Ituri, selon l’OMS. Surtout, elle a poussé l’OMS et Africa CDC à lancer un plan continental de préparation et de réponse pour la période de juin à novembre 2026, avec un financement recherché à hauteur de 518 millions de dollars. Le message est clair : les épidémies ne s’arrêtent pas aux frontières administratives, surtout dans une région où les échanges sont quotidiens.
Pour la République démocratique du Congo, l’enjeu est aussi institutionnel. Kinshasa veut montrer qu’elle peut contenir une crise dans l’Est sans laisser se dégrader la vie économique locale ni la mobilité régionale. Pour l’Ouganda, le défi consiste à consolider un retour à la normale sans relâcher la surveillance. Pour l’Afrique centrale et les espaces voisins, notamment la Communauté d’Afrique de l’Est, l’épisode rappelle qu’une alerte sanitaire en Ituri peut rapidement devenir un sujet de coordination régionale. La prochaine séquence décisive se jouera donc moins dans les communiqués que dans la capacité des équipes à casser les chaînes de transmission, zone par zone, avant qu’elles ne s’étendent davantage.