À Conakry, la justice du 28 septembre 2009 entre dans une nouvelle phase décisive. Dix-sept ans après la répression d’un rassemblement d’opposants au stade de la capitale guinéenne, les victimes attendent encore deux garanties concrètes : un calendrier pour les audiences en appel et une réparation qui ne se limite pas à un versement financier.

Un dossier judiciaire toujours inachevé

Le 28 septembre 2009, des milliers de Guinéens s’étaient réunis au stade de Conakry pour protester contre une éventuelle candidature du chef de la junte de l’époque, Moussa Dadis Camara, à l’élection présidentielle. La répression avait fait au moins 156 morts et plus d’une centaine de femmes avaient subi des violences sexuelles, selon les organisations de défense des droits humains.

Le procès ouvert en septembre 2022 avait constitué une étape majeure pour la justice guinéenne. Le 31 juillet 2024, le tribunal de Dixinn avait condamné plusieurs hauts responsables, dont Moussa Dadis Camara, pour des crimes liés aux événements du stade. Cette décision avait marqué l’aboutissement de près de quinze années de procédures et d’attente pour les victimes.

Depuis, le dossier n’est pourtant pas clos. Plusieurs condamnés ont fait appel et la procédure reste pendante devant la juridiction compétente. Dans un bilan publié en 2026, la Fédération internationale pour les droits humains relevait notamment l’absence de calendrier clair pour certaines audiences, ainsi que des décisions ayant fragilisé la procédure concernant plusieurs accusés.

Le lundi 28 septembre 2026, à Conakry, la FIDH, l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’homme et du citoyen et l’Association des victimes, parents et amis du 28 septembre ont donc demandé la fixation « sans délai » des audiences en appel. Leur demande porte aussi sur la transparence de la procédure et sur l’information régulière des parties civiles.

Des indemnisations qui ne couvrent pas encore toutes les victimes

Le second volet de leurs revendications concerne les réparations. Un mécanisme financé par le budget national prévoit l’indemnisation de 334 victimes reconnues dans le jugement rendu en première instance. Cette décision répond à une obligation de l’État, mais elle laisse de nombreuses parties civiles en dehors du dispositif.

Les organisations de victimes affirment que plus de 400 autres parties civiles restent exclues ou attendent encore une clarification sur leur situation. Un collectif de victimes non indemnisées a, de son côté, évoqué plus d’une centaine de personnes toujours sans réparation. Ces chiffres ne recouvrent pas nécessairement les mêmes catégories judiciaires, ce qui renforce la nécessité d’un registre public, précis et actualisé.

Pour Asmaou Diallo, présidente de l’AVIPA, les efforts engagés par les autorités doivent se poursuivre. Elle rappelle cependant que la réparation ne se résume pas à la remise d’un chèque. Elle comprend aussi l’accès aux soins, le soutien psychologique, la prise en charge des handicaps, la reconnaissance des violences sexuelles et la restitution de la dignité des survivantes.

Cette distinction est essentielle. Une indemnisation individuelle peut répondre à un préjudice matériel. Elle ne suffit pas à réparer les conséquences médicales, sociales et familiales de violences commises il y a dix-sept ans. Certaines victimes ont perdu leur emploi, vivent avec des séquelles physiques ou portent encore le poids du silence dans leur entourage.

La justice guinéenne face à la question de l’impunité

Le procès du 28 septembre a montré qu’une juridiction nationale pouvait juger des faits qualifiés de crimes contre l’humanité, malgré la durée exceptionnelle de la procédure. Cette avancée reste toutefois fragile. L’appel doit permettre de vérifier la solidité des condamnations, de préserver les droits de la défense et de garantir aux victimes un examen complet de leurs demandes.

La question s’est compliquée après la libération de Moussa Dadis Camara, ancien chef de la junte, dans le cadre d’une mesure de clémence annoncée par les autorités guinéennes en 2025. Les associations de victimes ont contesté cette décision, estimant qu’elle intervenait alors que la procédure judiciaire n’était pas définitivement achevée. Le débat a ravivé les inquiétudes sur la séparation entre le pouvoir exécutif et la justice.

Les organisations réunies à Conakry ont également alerté sur la situation plus large des droits humains en Guinée. Le président de la FIDH, Alexis Deswaef, a demandé des enquêtes indépendantes sur des informations faisant état de fosses communes et de disparitions forcées. Ces éléments doivent être établis par des investigations judiciaires, avec identification des victimes et accès des familles à la vérité.

Cette exigence intervient dans un contexte politique tendu. Depuis le renversement d’Alpha Condé en septembre 2021, la Guinée est dirigée par des autorités de transition militaire. Le débat sur le calendrier électoral, les restrictions visant l’espace civique et les tensions entre autorités et organisations de défense des droits humains restent au cœur de la vie publique.

Un enjeu qui dépasse les frontières guinéennes

Le dossier résonne aussi dans l’espace ouest-africain. La Guinée appartient à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, organisation chargée notamment de défendre la coopération régionale et les principes démocratiques. Avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, elle s’inscrit dans une période de fortes tensions entre les régimes de transition et l’organisation régionale.

Dans ce contexte, la conduite du procès du 28 septembre constitue un test institutionnel. Une procédure relancée avec un calendrier clair renforcerait la crédibilité de la justice guinéenne. À l’inverse, de nouveaux retards, des réparations incomplètes ou des décisions perçues comme politiques pourraient nourrir la défiance des victimes et affaiblir le message de lutte contre l’impunité.

Le prochain point de vigilance sera donc la fixation effective des audiences en appel. Il faudra aussi suivre l’élargissement éventuel du mécanisme d’indemnisation, la prise en charge médicale des survivantes et la clarification des enquêtes sur les disparitions signalées. Pour les familles, ces étapes ne relèvent pas seulement de la procédure : elles déterminent la place accordée à leur histoire dans la mémoire nationale guinéenne.