Une promotion qui interroge la justice

À Conakry, une nomination militaire peut rapidement devenir un signal politique. Quand elle touche un officier acquitté dans le dossier du 28 septembre 2009, elle dépasse le cadre de la hiérarchie des grades et ravive une question simple : que vaut la parole des victimes lorsque l’État continue, en parallèle, à récompenser l’un des hommes cités dans l’un des plus graves crimes de l’histoire récente de la Guinée ?

Le dossier du 28 septembre reste un test majeur pour la Guinée. Ce jour-là, à Conakry, des forces de sécurité ont réprimé dans le sang un rassemblement de l’opposition au stade du 28-Septembre. Les Nations unies, Human Rights Watch et Amnesty International évoquent au moins 150 morts, des dizaines de femmes violées et une violence organisée qui a marqué durablement la mémoire nationale.

Dans ce contexte, la promotion de Bienvenu Lamah, colonel devenu général de brigade par décret présidentiel lu à la télévision nationale le lundi 3 août, prend une portée qui dépasse son cas personnel. L’intéressé avait été acquitté le 27 juillet par le tribunal criminel de Dixinn, dans le second volet du procès consacré aux événements du 28 septembre 2009. Les parties civiles ont annoncé faire appel, ce qui ouvre en principe la voie à un nouvel examen de la décision.

Ce que disent les faits judiciaires

Bienvenu Lamah n’est pas un nom périphérique dans ce dossier. Des témoins l’ont présenté comme un instructeur au camp de Kaléah au moment des faits. Le parquet avait requis contre lui dix ans de réclusion criminelle, tandis que la partie civile demandait une requalification en crimes contre l’humanité et des réparations financières importantes. À l’issue des débats, le tribunal l’a cependant renvoyé des fins de poursuite.

Cette séquence judiciaire s’inscrit dans une longue chronologie. Le procès principal du massacre a commencé le 28 septembre 2022, treize ans jour pour jour après les faits, avec l’appui d’un office des Nations unies sur le terrain. En juillet 2024, la justice guinéenne a condamné l’ancien chef de la junte Moussa Dadis Camara et plusieurs coaccusés, un verdict salué comme une étape historique par plusieurs organisations de défense des droits humains. Mais ce jugement n’a pas clos toutes les responsabilités possibles, ni dissipé les attentes des victimes.

La promotion de Bienvenu Lamah intervient donc à un moment délicat. Elle suit de quelques jours seulement son acquittement et elle survient alors que les parties civiles contestent encore la décision. Pour les victimes, le symbole est rude : l’homme qu’elles associaient au dispositif militaire de 2009 ne disparaît pas du paysage de l’armée, il en remonte les échelons. Cette perception nourrit un sentiment d’inachevé, voire de recul, dans une affaire déjà très lente.

Les enjeux pour les victimes, l’armée et l’État

Le premier enjeu est celui de la sécurité et de la confiance. Quand une affaire de crimes graves reste pendante, la moindre décision administrative autour d’un des accusés peut être lue comme une prise de position. Des organisations de défense des droits humains ont déjà souligné, dans ce dossier, la fragilité du suivi judiciaire et la difficulté à maintenir une dynamique d’imputabilité sur la durée. Les victimes, elles, ne demandent pas seulement des condamnations : elles attendent que les institutions ne brouillent pas leur propre message.

Le deuxième enjeu touche l’armée guinéenne elle-même. Dans un pays où les forces de sécurité ont pesé lourdement sur la vie politique, la question n’est pas seulement disciplinaire. Elle est institutionnelle. Promouvoir un officier au moment où son dossier continue d’être débattu peut être interprété de deux façons opposées : comme une décision administrative sans lien avec la justice, ou comme un signe de protection accordé à une chaîne de commandement encore sensible. Dans un dossier aussi chargé, l’interprétation compte presque autant que l’acte.

Le troisième enjeu est celui de l’État de droit. La Guinée a engagé, depuis 2022, un procès rare en Afrique de l’Ouest par son ampleur, sa durée et son exposition publique. Des centaines de victimes et de témoins ont accepté de revenir sur des faits traumatiques pour que la justice tranche enfin. Si la procédure d’appel avance, elle pourra consolider une jurisprudence utile au pays. Si elle s’enlise, elle renforcera l’idée qu’un procès emblématique peut se refermer sans répondre à toutes les attentes.

Une affaire guinéenne aux résonances ouest-africaines

Au-delà de la Guinée, le dossier parle à toute l’Afrique de l’Ouest. Dans une région où les transitions militaires, les tensions électorales et les contentieux liés aux forces de sécurité restent fréquents, le procès du 28 septembre est observé comme un précédent. Il montre qu’un État peut, au moins partiellement, juger des crimes attribués à ses propres hommes en uniforme. Il montre aussi combien cette volonté reste fragile quand les signaux politiques et judiciaires ne vont pas dans la même direction.

Pour Conakry, la suite se jouera donc sur deux scènes. Devant les juges d’abord, avec l’éventuel examen de l’appel annoncé par les parties civiles. Dans les institutions ensuite, où chaque décret, chaque promotion et chaque prise de parole pèsera sur la crédibilité du processus. La Guinée n’a pas seulement à trancher le sort d’un officier. Elle doit aussi décider quelle place elle réserve, dans sa reconstruction politique, aux victimes du 28 septembre et à la vérité judiciaire qui leur est due.