À Bissau, le remplacement d’un haut responsable ne se résume pas à un changement de bureau. Dans une transition dirigée par l’armée, chaque nomination touche à la fois aux équilibres sécuritaires et à la promesse d’un retour au pouvoir civil. Le limogeage du lieutenant-général Sadji Fati intervient alors que le calendrier électoral annoncé par les autorités est déjà contesté.
Un nouveau départ dans l’appareil présidentiel
Le général Horta N’Tam a démis Sadji Fati de ses fonctions à la tête du cabinet civil de la présidence. Le décret, rapporté le 15 octobre, prévoit une prise d’effet immédiate. Il ne précise pas le motif de cette décision.
Ancien ministre de la Défense et conseiller militaire de l’ex-président Umaro Sissoco Embaló, le lieutenant-général occupait une position au palais présidentiel. Son parcours le rattache à l’ancienne équipe, mais aucun élément public ne permet d’affirmer que ce lien constitue la raison officielle de son éviction.
Cette décision s’inscrit dans une série de changements au sein des institutions et des forces de sécurité depuis la prise de pouvoir militaire du 26 novembre 2025. Des responsables considérés comme proches d’Embaló ont également quitté leurs fonctions, dont le général Mama Saliu Embalo, ancien ministre de l’Intérieur, et Maria da Cruz Correia, ancienne ministre de la Pêche et de l’Économie maritime. L’agence sénégalaise APS rapporte aussi des mesures visant des membres de l’ancienne garde présidentielle.
Une transition née d’un scrutin interrompu
Pour comprendre la portée de ces remaniements, il faut revenir à l’élection présidentielle et législative du 23 novembre 2025. Les résultats provisoires devaient être annoncés le lendemain du coup d’État. Les militaires ont suspendu le processus et pris le contrôle des institutions. L’Union africaine a condamné la rupture de l’ordre constitutionnel et rappelé que la Commission électorale nationale était l’autorité légalement chargée de proclamer les résultats.
La crise électorale n’a pas été résolue par l’arrivée de la junte. La commission a par la suite indiqué qu’elle ne pouvait pas achever le décompte, après la saisie de documents et de matériel électoral par des hommes armés. L’identité des responsables de cette saisie et les circonstances précises restent des sujets à attribuer aux sources qui les rapportent. Les deux principaux candidats avaient revendiqué la victoire, tandis que les résultats officiels n’ont pas été publiés.
La prise de pouvoir a entraîné une réponse régionale. La CEDEAO, Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et l’Union africaine ont dénoncé le coup d’État et appelé au rétablissement de l’ordre constitutionnel. La Guinée-Bissau rejoint ainsi une région où les ruptures de l’ordre civil ont placé les organisations ouest-africaines face à un défi récurrent : obtenir une transition crédible sans abandonner le principe de légitimité électorale.
Le calendrier du 6 décembre fragilisé
Les autorités de transition ont annoncé des élections présidentielle et législatives pour le 6 décembre 2026. Mais, le 8 octobre, le Premier ministre Ilídio Vieira Té et la première vice-présidente de la Commission électorale nationale ont déclaré que les conditions nécessaires n’étaient pas réunies. La responsable électorale a évoqué des obstacles techniques et estimé qu’il revenait au président de transition d’annoncer un éventuel report.
Ce désaccord a une conséquence concrète : la date annoncée par le pouvoir militaire ne garantit pas que les électeurs pourront effectivement voter ce jour-là. Un scrutin exige des partis en mesure de participer, une administration électorale opérationnelle et des conditions permettant la vérification des résultats. Sans ces garanties, tenir une date ne suffit pas à établir la confiance dans le processus.
Les responsables politiques sont directement concernés par les remaniements et les règles de la transition. Pour les Bissau-Guinéens, l’enjeu dépasse les postes au palais : il s’agit de savoir qui fixe le calendrier, quelles institutions pourront contrôler le vote et comment les résultats seront établis. Dans les régions comme dans la capitale, l’incertitude politique peut aussi compliquer le travail des administrations et la continuité des services publics. Les sources consultées ne permettent toutefois pas de mesurer un effet économique ou social précis de ce limogeage particulier.
Des remaniements qui ne règlent pas la question politique
Écarter des responsables associés à l’ancien président peut permettre au pouvoir militaire de réduire l’influence de son entourage dans l’administration. Mais cette réorganisation ne répond pas, à elle seule, aux questions de légitimité soulevées par l’interruption du scrutin. Elle ne précise ni les règles de participation à la prochaine élection, ni les garanties offertes aux partis, ni le rôle des institutions civiles pendant la transition.
Le contexte national rend ces interrogations particulièrement sensibles. La Guinée-Bissau a connu plusieurs épisodes de tension entre autorités civiles et militaires. En décembre 2023, des tirs dans la capitale avaient déjà été suivis par la dissolution du Parlement par Embaló. Avant le coup de novembre 2025, l’opposition contestait aussi la légitimité du calendrier politique. Ces précédents éclairent la fragilité des institutions, sans établir pour autant une cause unique à la crise actuelle.
Le sort de l’ancien président ajoute un autre facteur d’incertitude. Umaro Sissoco Embaló se trouve en exil au Maroc et a fait savoir qu’il souhaitait se représenter. L’APS indique que les autorités de transition ont opposé des motifs de sécurité à son retour. Cette situation pose une question pratique pour le futur scrutin : quelles conditions s’appliqueront aux candidats, y compris à ceux qui se trouvent hors du pays ?
Un test pour la médiation régionale
La CEDEAO a confié au Sénégal un rôle de médiation dans la crise. L’APS rapporte que cette médiation a été mandatée lors d’une réunion régionale en juillet 2026. La suite dépendra notamment de la capacité des autorités de transition à clarifier le calendrier électoral et à permettre à la commission de travailler sans entrave. Le rôle de l’Union africaine restera également important, puisque ses principes condamnent les changements de pouvoir anticonstitutionnels.
Le limogeage de Sadji Fati ne permet pas, à lui seul, de conclure à une rupture définitive entre la junte et l’ancien président, ni d’en établir les motivations. Il confirme cependant la recomposition en cours autour de l’appareil d’État, au moment où l’échéance électorale reste incertaine. Pour les Bissau-Guinéens et leurs voisins, le prochain repère sera la décision officielle sur le 6 décembre et les garanties concrètes apportées au processus électoral.