Un barrage qui pèse déjà sur tout le système électrique
À Addis-Abeba, la question n’est plus seulement de produire davantage d’électricité. Elle est aussi de savoir comment faire parvenir cette énergie jusque dans les foyers, les ateliers et les villages où le courant reste absent ou irrégulier. En Éthiopie, le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne s’impose désormais comme l’outil central de cette équation.
Le contexte régional compte. L’Éthiopie appartient à l’IGAD, l’organisation d’Afrique de l’Est, et participe aussi au marché électrique de l’Eastern Africa Power Pool, qui structure les échanges transfrontaliers d’électricité dans la région. Dans la vision de l’Union africaine, les interconnexions énergétiques font partie des infrastructures stratégiques à bâtir pour rapprocher les économies africaines.
Des chiffres qui confirment le basculement
Sur l’exercice budgétaire éthiopien 2018, Ethiopian Electric Power indique avoir produit 35 670 GWh. Le GERD en a fourni 51,5 %, soit environ 18 370 GWh. La centrale de Gibe III a compté pour 17,8 % et Beles pour environ 7 %. À eux trois, ces ouvrages ont livré 76,3 % de l’électricité produite par l’entreprise publique, ce qui confirme la place dominante de l’hydroélectricité dans le système national.
L’ouvrage affiche une capacité installée de 5 150 MW. Ethiopian Electric Power présente ce niveau de performance comme le signe d’un parc de production qui monte en puissance. L’entreprise affirme aussi que la production nationale d’électricité est passée de 15,3 TWh en 2018 à 29,5 TWh en 2025, soit plus du double en sept ans.
Ce mouvement ne relève pas seulement d’un symbole politique. Il traduit une mutation industrielle. L’Éthiopie devient un acteur plus crédible du commerce régional d’électricité, alors que l’EAPP organise déjà les bases techniques et commerciales des échanges entre pays d’Afrique de l’Est.
Le vrai défi reste l’accès, surtout hors des villes
La hausse de la production ne règle pas, à elle seule, le problème de l’accès. La Banque mondiale estimait en 2024 que 56,6 % de la population éthiopienne avait accès à l’électricité. Le contraste urbain-rural reste marqué : 95,1 % en ville contre 44,8 % à la campagne. D’autres documents de la Banque mondiale soulignent encore un écart important entre Addis-Abeba et les zones rurales, où une large majorité des ménages reste mal desservie.
Autrement dit, le pays produit davantage, mais la distribution ne suit pas partout. Les lignes de transport, les postes de transformation et les réseaux de desserte restent insuffisants dans de vastes territoires. Pour de nombreuses familles rurales, le problème n’est donc pas seulement le volume d’électricité disponible au niveau national. C’est aussi la capacité à relier cette énergie aux usages quotidiens : pompage de l’eau, conservation des aliments, petits commerces, ateliers et services publics.
C’est là que les solutions décentralisées prennent de l’importance. La Banque africaine de développement soutient déjà en Éthiopie des mini-réseaux solaires dans plusieurs localités rurales. Elle a aussi financé des projets d’électrification dans l’est du pays, avec l’objectif d’étendre l’accès à une électricité propre et plus fiable.
Ce que cela change pour l’économie éthiopienne et pour la région
Pour le pouvoir public, le GERD sert à la fois d’infrastructure énergétique, de levier industriel et de vitrine politique. Le barrage réduit la dépendance à un parc de production limité, soutient l’essor de nouveaux usages électriques et renforce la possibilité d’exporter vers les pays voisins. C’est aussi un argument de souveraineté économique, dans un pays qui cherche à financer sa croissance par ses propres ressources.
Pour les ménages et les petites entreprises, l’enjeu est plus concret. Une production nationale en hausse ne vaut que si elle se traduit par des branchements, une fourniture stable et des tarifs supportables. Les villes, déjà mieux connectées, bénéficient en premier de cette montée en capacité. Les campagnes, elles, dépendent encore de programmes d’extension du réseau et de mini-réseaux hors réseau.
Le GERD a aussi une portée régionale. L’Éthiopie exporte déjà de l’électricité vers des voisins de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique de l’Est. Dans un environnement où les déficits d’alimentation freinent l’activité économique, un fournisseur plus solide pèse sur les discussions tarifaires, les interconnexions et la sécurité énergétique régionale. L’EAPP et l’Union africaine inscrivent précisément cette logique dans leurs priorités d’intégration.
Une avancée énergétique, mais pas un aboutissement
L’Éthiopie se trouve donc à un moment charnière. Le pays a franchi une étape décisive dans la production, avec un barrage qui concentre déjà plus de la moitié de l’électricité issue d’Ethiopian Electric Power. Mais l’étape suivante sera plus sociale que symbolique : connecter durablement les zones rurales, diversifier les sources et sécuriser les réseaux. C’est là que se jouera la portée réelle de cette montée en puissance.
Dans la Corne de l’Afrique, le dossier mérite une attention suivie, car il relie trois sujets souvent traités séparément : l’énergie, l’intégration régionale et le développement local. À Addis-Abeba, le GERD n’est plus seulement un chantier national. Il est devenu un test de capacité pour toute la stratégie énergétique éthiopienne, et un point de repère pour les ambitions africaines d’infrastructures connectées.