En Éthiopie, une alliance peut rapprocher des adversaires d’hier sans effacer les conflits qui les opposent. C’est le pari de sept mouvements armés qui contestent le pouvoir fédéral. Mais les combats relancés dans le nord du pays montrent déjà le prix que les civils pourraient payer si cette entente se transforme en guerre durable.
Un accord de paix fragilisé par des tensions non réglées
La crise s’inscrit dans une fédération où les régions disposent de pouvoirs importants, mais où les conflits sur le territoire, la représentation politique et le contrôle des forces armées restent vifs. Le Tigré, l’Amhara et l’Oromia ont connu ces dernières années des affrontements avec les autorités fédérales. Les tensions locales ne se résument donc pas à une opposition entre le gouvernement et un bloc rebelle uni.
Au Tigré, la guerre de 2020 à 2022 s’est achevée par l’accord de Pretoria, conclu sous l’égide de l’Union africaine le 2 novembre 2022. Le texte a mis fin aux combats à grande échelle entre le gouvernement et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), mais sa mise en œuvre est restée contestée. Le retour des personnes déplacées, la restauration des services et le statut des territoires disputés demeurent des dossiers sensibles. L’UA a appelé les parties à respecter l’accord lors de précédentes tensions. La déclaration de l’Union africaine sur la situation au Tigré rappelle le cadre de cessation des hostilités.
Dans l’Amhara, les combattants Fano, qui avaient combattu aux côtés des forces fédérales pendant la guerre du Tigré, se sont ensuite opposés à Addis-Abeba. En Oromia, l’Armée de libération oromo (OLA) poursuit son propre conflit avec l’État. Ces mouvements ont des bases régionales, des histoires et des revendications distinctes. Leur opposition commune au gouvernement ne suffit pas à établir qu’ils partagent un projet politique détaillé.
Sept groupes, un objectif commun mais des intérêts différents
Le 20 septembre 2026, sept organisations ont annoncé la création de l’Alliance des forces populaires éthiopiennes pour la survie. Parmi elles figurent le TPLF, les Fano, l’OLA et le Front national de libération de l’Ogaden (ONLF), ainsi que des mouvements afar, benishangul et gumuz. L’alliance dit vouloir renverser le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed et instaurer une administration de transition. Cette annonce a été rapportée par l’agence Associated Press et par le média européen Euronews. Le compte rendu de l’annonce de l’alliance détaille ses sept membres.
Le TPLF est un acteur central dans le nord. Il a dominé la coalition au pouvoir en Éthiopie de 1991 à 2018, avant l’arrivée d’Abiy Ahmed. Son expérience politique et militaire lui donne un poids particulier, mais son rapprochement avec les Fano est remarquable : ces derniers ont combattu contre lui pendant la guerre du Tigré. Leur entente actuelle semble d’abord fondée sur un adversaire commun. Elle ne règle ni le contentieux sur les territoires contestés, ni les désaccords entre leurs visions du pouvoir fédéral.
Les autres membres ne constituent pas davantage un front homogène. L’OLA et l’ONLF défendent des intérêts liés à leurs régions respectives. Pour les mouvements plus petits, rejoindre la coalition peut accroître leur visibilité, sans garantir qu’ils disposent d’une force militaire comparable à celle des principaux groupes. Les informations disponibles ne permettent pas non plus d’établir indépendamment toutes les affirmations sur leur coordination opérationnelle.
Les combats reprennent, avec des informations à attribuer
Des affrontements ont repris dans le nord à partir du 22 septembre, selon des informations rapportées par plusieurs médias. Le gouvernement fédéral et le TPLF se sont accusés de relancer les hostilités. L’Associated Press a décrit, le 24 septembre, une reprise des combats qui mettait en péril l’accord de Pretoria. Son reportage sur la reprise des affrontements souligne que les récits des parties divergent.
La situation a depuis évolué rapidement. Des combattants liés au gouvernement sont entrés à Mekele, capitale régionale, le 4 octobre, après l’annonce du retrait des forces du TPLF. Selon un autre compte rendu de l’Associated Press, les forces tigréennes ont ensuite quitté la ville, tandis que des policiers fédéraux appelaient les habitants à contribuer au rétablissement de l’ordre. Cette séquence ne permet pas, à elle seule, de conclure que le contrôle de la région est stabilisé. Les dernières informations rapportées depuis Mekele décrivent une situation encore mouvante.
Le 8 octobre, des soldats érythréens auraient également pénétré dans des localités du Tigré, selon des commandants cités par la presse et des témoignages d’habitants. Ces informations sont sensibles et doivent rester attribuées : leur portée militaire exacte n’est pas établie par les éléments disponibles. Le 10 octobre, Addis-Abeba a déclaré devant les Nations unies agir en légitime défense face à l’Érythrée, signe que le différend dépasse désormais les seules lignes de front éthiopiennes. Le reportage sur les mouvements de troupes signalés près de la frontière et la déclaration éthiopienne aux Nations unies documentent ces développements.
Le risque régional et le coût pour les populations
La relation entre l’Éthiopie et l’Érythrée pèse lourd dans ce dossier. Les deux pays s’étaient rapprochés en 2018, mais leurs rapports se sont détériorés depuis. Les débats sur l’accès éthiopien à la mer Rouge et au port d’Assab alimentent les tensions : l’Éthiopie est enclavée, tandis que l’Érythrée contrôle son littoral. Une confrontation entre leurs forces pourrait ainsi élargir la crise au-delà du Tigré.
À l’échelle régionale, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Une escalade impliquant l’Érythrée toucherait un espace déjà marqué par des crises frontalières et des déplacements de population. L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, est également concernée : l’échec durable de l’accord qu’elle a facilité pèserait sur sa capacité à soutenir les processus de paix sur le continent.
Pour les habitants, les conséquences ne se mesurent pas seulement aux changements de contrôle des villes. Les combats peuvent interrompre les déplacements, l’accès aux soins et aux écoles, ainsi que les échanges dont dépendent les marchés locaux. Les ménages déplacés et les populations rurales éloignées des centres urbains sont particulièrement exposés lorsque les routes deviennent dangereuses ou que les services cessent de fonctionner. À Mekele, l’entrée de forces gouvernementales ne signifie pas automatiquement un retour à la sécurité ; dans les zones contestées, l’incertitude peut freiner le retour des familles.
Le principal test des prochaines semaines sera donc double : vérifier si les mouvements armés coordonnent réellement leurs actions au-delà de leur déclaration, et savoir si l’accord de Pretoria peut encore servir de base à une désescalade. Pour Addis-Abeba, il s’agit de contenir plusieurs fronts sans ouvrir un conflit avec Asmara. Pour les groupes de l’alliance, la question est de transformer une coalition de circonstance en proposition politique crédible. Pour les civils, l’enjeu immédiat reste la protection et la continuité des services, tandis que les autorités régionales, l’IGAD et l’Union africaine cherchent à prévenir une extension de la crise.