À Mekele, les marchés ont rouvert après le retrait des forces tigréennes. Mais la reprise des activités dans la capitale régionale ne signifie pas que les combats sont terminés. Dans les campagnes du nord éthiopien, chaque revendication de victoire se heurte à une question centrale : qui contrôle réellement le terrain, et à quel prix pour les habitants ?
Une capitale reprise, des combats qui se poursuivent
Le 22 octobre 2026, Debretsion Gebremichael, chef du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), a affirmé que les forces tigréennes continuaient de combattre et remportaient des succès tactiques. Cette déclaration, rapportée depuis une allocution diffusée localement, exprime la position du mouvement. Elle ne permet pas, à elle seule, de confirmer l’évolution des lignes de front ni l’ampleur des gains revendiqués.
Un point est en revanche recoupé : les forces alliées au gouvernement fédéral sont entrées dans Mekele le 4 octobre, après le retrait annoncé du TPLF. L’Associated Press rapporte cette prise de contrôle et indique que les affrontements se poursuivaient ensuite pour gagner du terrain dans la région. La capitale régionale a donc changé de mains, sans que cela établisse un contrôle fédéral uniforme sur le Tigré.
Le 16 octobre, le gouvernement éthiopien a annoncé la mise en place d’une administration provisoire de six mois dans la région. La même dépêche rapporte que des centaines d’anciens combattants s’inscrivaient à un programme de retour à la vie civile. Ces démarches coexistent avec la reprise des hostilités : elles ne prouvent ni la fin des combats ni un désarmement général.
Le TPLF a aussi avancé un bilan de plusieurs centaines de soldats fédéraux neutralisés lors d’affrontements récents. Aucun décompte indépendant repéré ne permet de confirmer ce chiffre. Il doit donc rester attribué au mouvement et ne peut être présenté comme un bilan établi.
Un accord de paix fragilisé par les tensions politiques
Les combats à grande échelle ont repris le 22 septembre, dans un contexte de tensions entre les autorités fédérales et le TPLF. Les premiers affrontements signalés ont concerné le Tigré, l’Amhara et l’Afar. Les parties ont avancé des versions opposées sur le déclenchement des hostilités. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale d’Afrique de l’Est, a appelé à une désescalade et fait état de combats renouvelés et de perturbations des liaisons aériennes.
Cette reprise met sous pression l’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria le 2 novembre 2022, sous médiation de l’Union africaine. L’accord avait interrompu la guerre de deux ans entre le gouvernement fédéral et le TPLF. En mars 2025, l’Union africaine appelait encore les parties à respecter leurs engagements. La nouvelle séquence montre l’écart entre la signature d’un accord et le règlement durable des questions politiques et sécuritaires qui l’entourent.
Le différend s’inscrit dans une histoire politique plus longue. Le TPLF a dominé la coalition au pouvoir en Éthiopie pendant près de trois décennies, avant l’arrivée d’Abiy Ahmed au poste de Premier ministre en 2018. Les tensions se sont fortement aggravées en 2020, après le report des élections nationales pendant la pandémie. Le TPLF a contesté la décision fédérale et organisé des élections régionales. Le 4 novembre 2020, le gouvernement a lancé une offensive au Tigré, en accusant les forces locales d’avoir attaqué une base fédérale. Le TPLF a contesté la version du pouvoir.
La guerre de 2020 à 2022 a impliqué les forces fédérales, les forces tigréennes et des forces érythréennes, ainsi que des combattants d’autres régions. Son bilan humain reste difficile à établir avec précision. Les estimations avancées varient fortement et ne doivent pas être reprises comme un décompte vérifié sans méthodologie et sources indépendantes clairement établies. Les déplacements de population et les besoins humanitaires ont, eux, marqué durablement la région.
Les civils face à l’incertitude du front
Pour les habitants, la reprise des combats signifie d’abord une incertitude sur les déplacements, les services et l’accès aux moyens de subsistance. Mekele concentre les administrations, les marchés et des services régionaux. Les zones rurales, elles, peuvent être touchées par des affrontements et des restrictions de circulation sans bénéficier du même accès à l’information ou aux secours. Les conséquences ne sont donc pas identiques selon que l’on vit dans la capitale régionale ou dans une localité éloignée.
Le retour des marchés à Mekele, rapporté le 6 octobre, est un signe concret de reprise d’activités. Il ne suffit toutefois pas à mesurer la sécurité des approvisionnements, la continuité des soins ou la liberté de mouvement dans le reste du Tigré. Le conflit de 2020-2022 a montré combien les combats, les déplacements et les ruptures de services peuvent se renforcer mutuellement. Il serait prématuré de conclure que la situation actuelle reproduira le même bilan, mais les risques pour les civils justifient une vigilance particulière.
La communication militaire complique aussi la lecture de la situation. Une revendication de victoire peut servir à maintenir le moral des forces et des soutiens, tandis que les autorités fédérales mettent en avant la reprise de territoires. Sans accès indépendant aux zones concernées, ces annonces doivent être distinguées des faits confirmés. Le suivi des déplacements de population, des services essentiels et de l’accès humanitaire donnera des indications plus concrètes que les seuls communiqués des parties.
Un enjeu pour la Corne de l’Afrique
La crise dépasse les rivalités entre Addis-Abeba et le TPLF. Le Tigré est frontalier de l’Érythrée, avec laquelle l’Éthiopie connaît de nouvelles tensions. Le 8 octobre, le ministre éthiopien des Affaires étrangères a accusé des troupes érythréennes d’être entrées jusqu’à 60 kilomètres en territoire éthiopien et a sollicité le Conseil de sécurité de l’ONU. Cette accusation est rapportée par Al Jazeera ; elle n’équivaut pas à une confirmation indépendante de la présence de ces forces. Les tensions entre les deux pays ajoutent néanmoins un risque régional à une situation déjà instable.
L’IGAD et l’Union africaine sont directement concernées. Pour l’organisation régionale, la priorité immédiate est la désescalade dans des zones où les affrontements peuvent déborder les frontières administratives et perturber les déplacements. Pour l’Union africaine, dont la médiation avait conduit à l’accord de Pretoria, l’enjeu est aussi de préserver un cadre politique crédible lorsque les engagements de paix sont remis en cause.
La suite dépendra notamment de l’évolution des combats hors de Mekele, de la capacité de l’administration provisoire à fonctionner et de la reprise — ou non — d’un dialogue entre les parties. Tant que les revendications militaires restent difficiles à vérifier et que les tensions avec l’Érythrée persistent, la prise de la capitale régionale ne peut être interprétée comme un dénouement. Pour les Éthiopiens du Tigré, la question immédiate demeure celle de la sécurité et de la continuité de la vie quotidienne.
Le compte rendu de l’Associated Press sur l’entrée des forces alliées au gouvernement dans Mekele ; les informations sur l’administration provisoire du Tigré ; l’appel de l’IGAD à la désescalade ; la déclaration de l’Union africaine sur l’accord de cessation des hostilités ; le point sur les tensions régionales et la situation au Tigré ; le suivi des événements et des déclarations au Tigré.