Former des techniciens ne suffit plus : l’enjeu, en Éthiopie, est devenu la qualité des compétences
À Addis-Abeba comme dans les grandes villes de région, le problème n’est plus seulement de diplômer davantage de jeunes. Il faut surtout leur donner des compétences que les entreprises peuvent utiliser dès le premier jour. En Éthiopie, le débat sur l’enseignement technique et professionnel est désormais lié à l’emploi, à la productivité et à la crédibilité des formations publiques. Le pays affiche encore une croissance solide, mais le chômage des jeunes reste élevé, à 27,2 % selon la Banque africaine de développement, ce qui montre qu’un diplôme ne garantit pas une insertion rapide.
Cette tension s’inscrit dans une réforme plus large du système de formation. Le ministère éthiopien du Travail et des Compétences a publié une stratégie nationale pour la formation technique et professionnelle, qui veut faire passer le TVT d’une voie perçue comme un “dernier recours” à un parcours de premier choix, mieux relié aux besoins du marché. Le document insiste aussi sur l’autonomie progressive des établissements, la modernisation des programmes et l’intégration de compétences utiles à l’emploi.
Un système en réajustement entre écoles, entreprises et marché du travail
Le signal le plus récent vient d’Hawassa, dans le sud du pays. Fin juin 2026, l’Organisation internationale du travail a réuni environ 35 formateurs de la formation technique et professionnelle pour les aider à intégrer des compétences transversales dans leurs cours. L’objectif était concret : renforcer la communication, le travail en équipe, la résolution de problèmes, la littératie numérique et les compétences vertes, avec l’appui du programme mondial sur les compétences et du gouvernement norvégien via Norad.
Cette session n’est pas isolée. L’OIT avait déjà documenté, dès 2022, un décalage entre les enseignements et les attentes industrielles. Dans plusieurs cas, les formateurs eux-mêmes n’avaient pas reçu de formation pratique suffisante. L’organisation recommandait alors d’aller vers une répartition de 70 % de pratique et 30 % de théorie, notamment après une évaluation du système dans les régions Somali et Tigray en 2021. Cette orientation reste importante dans un pays où les entreprises hésitent encore à accueillir des stagiaires si l’encadrement paraît insuffisant.
Le ministère éthiopien de l’Éducation et les plateformes nationales de liaison entre universités, TVET et industrie ont, eux aussi, engagé des outils de coordination pour rapprocher la formation et les secteurs productifs. Le système HETRIIL, qui sert de passerelle institutionnelle, vise précisément à mieux connecter l’enseignement supérieur, les centres TVET et les employeurs.
Les chiffres racontent une désaffection, pas un manque d’ambition
Le recul des inscriptions dans la filière technique est l’un des signaux les plus parlants. Selon le rapport de l’ACET publié en février 2026, les effectifs du système ETFP en Éthiopie sont passés de 478 910 en 2020/21 à 213 663 en 2023/24. Cette baisse ne dit pas seulement quelque chose des parcours scolaires ; elle traduit aussi la perception d’une voie jugée peu rentable par une partie des familles et des jeunes.
Le même rapport insiste sur un point central : le problème n’est pas le volume de formation, mais son contenu. Les employeurs y décrivent un décalage durable entre les compétences des diplômés et les besoins réels des postes. L’ACET relie cette situation à la transformation économique du pays, encore trop lente pour absorber tous les jeunes arrivant sur le marché du travail.
Les autorités éthiopiennes répondent par une stratégie plus offensive. La nouvelle feuille de route TVT 2025 prévoit une gouvernance plus unifiée, des curricula plus proches des besoins des secteurs porteurs et un recentrage vers les compétences de transition, y compris la numérisation et l’innovation locale. Le document revendique même une revalorisation symbolique de la filière, afin qu’elle cesse d’être perçue comme une option de second rang.
Ce rééquilibrage est important pour les entreprises comme pour les jeunes. Pour les employeurs, une main-d’œuvre mieux formée réduit les coûts d’adaptation. Pour les jeunes, une formation plus pratique peut améliorer l’accès à l’emploi formel, à l’auto-emploi et aux chaînes de sous-traitance qui se développent dans l’agro-industrie, le textile, la construction, les services numériques et la logistique. L’OIT souligne d’ailleurs que reconnaître les compétences acquises sur le tas peut aussi élargir les opportunités, en particulier pour ceux qui n’ont pas suivi un parcours scolaire classique.
Une question nationale, mais aussi africaine
Le cas éthiopien dépasse ses frontières. En Afrique subsaharienne, l’OIT rappelle que seuls 1,8 % des inscrits du premier cycle du secondaire suivent des filières professionnelles. Ce chiffre montre un déséquilibre régional profond entre les besoins d’une économie en mutation et la place encore limitée des parcours techniques dans les systèmes éducatifs.
Pour la Corne de l’Afrique, l’enjeu est encore plus net. L’Éthiopie appartient à l’IGAD, un espace où la démographie, les migrations de travail et la transformation industrielle imposent de mieux préparer les jeunes aux métiers utiles. L’OIT souligne aussi que la demande de travailleurs éthiopiens dans les pays du Golfe et ailleurs continue de peser sur les politiques de compétences, entre protection des travailleurs, migration régulière et besoin de formations adaptées.
La portée continentale est claire. Si Addis-Abeba parvient à reconnecter l’enseignement technique avec l’industrie, elle pourra servir d’exemple à d’autres pays africains confrontés au même paradoxe : une jeunesse nombreuse, une croissance qui existe, mais des emplois qui ne suivent pas assez vite. Le chantier reste ouvert, et il sera observé de près à mesure que la stratégie TVT 2025 sera déployée, que les partenariats avec l’OIT avanceront et que les régions testeront la capacité du système à produire non seulement des diplômés, mais des travailleurs immédiatement opérationnels.