Un marché qui grossit, mais pas au même rythme partout
En Éthiopie, la bataille des télécoms ne se joue plus seulement sur le nombre de lignes actives. Elle se joue désormais sur la qualité du réseau, la vitesse de la data, les paiements mobiles et la capacité à servir les entreprises, l’État et les zones éloignées d’Addis-Abeba. Dans un pays où la couverture 4G progresse, mais reste inégale, chaque kilowatt de centre de données, chaque kilomètre de fibre et chaque nouveau site mobile pèse sur l’économie réelle.
C’est dans ce contexte qu’Ethio telecom a présenté sa stratégie « Next Horizon: Digital & Beyond 2028 », un plan triennal qui vise 100 millions d’utilisateurs télécoms à l’horizon 2028, avec une montée en puissance des revenus, du mobile money et des services numériques. L’entreprise publique veut aussi renforcer son statut d’infrastructure nationale au moment où la concurrence s’intensifie avec Safaricom Ethiopia, entrée sur le marché depuis 2022.
Le cap de 2026/2027: croissance des revenus et hausse des capacités
Pour l’exercice 2026/2027, Ethio telecom vise 295 milliards de birrs de chiffre d’affaires, soit environ 1,8 milliard de dollars au taux de change utilisé dans les estimations publiées. Cet objectif intervient dans la deuxième année de mise en œuvre du plan stratégique lancé en août 2025. L’opérateur avance avec une feuille de route centrée sur trois leviers: étendre les réseaux, pousser les usages numériques et élargir les sources de revenus au-delà de la téléphonie classique.
Le volet réseau reste le plus visible. Ethio telecom veut porter ses sites 4G de 6 924 à 11 014, et la couverture de population associée de 82,2 % à 95 %. Sur la 5G, la société vise presque le doublement de ses stations, de 340 à 648, avec une extension du service à 73 villes contre 33 aujourd’hui. L’entreprise prévoit aussi 1 685 nouveaux sites mobiles, dont 605 en zones rurales. Ce point est important en Éthiopie, car la fracture numérique reste forte entre la capitale, les grands pôles urbains et les régions plus enclavées.
La fibre optique doit suivre le même mouvement. Le réseau national d’Ethio telecom passerait de 23 442 à 25 642 kilomètres, tandis que la capacité de la passerelle internationale doit être renforcée. L’opérateur prévoit aussi d’augmenter la capacité de son centre de données modulaire de 5 à 6,24 MW, et d’élargir ses moyens dédiés à l’intelligence artificielle. Autrement dit, la priorité n’est plus seulement de connecter davantage de clients, mais de soutenir un usage plus intensif des données, des services cloud et des applications d’entreprise.
Telebirr, cloud et IA: la recherche d’un nouveau moteur de croissance
Le cœur du projet économique d’Ethio telecom est la diversification. L’opérateur cible 77,45 milliards de birrs de revenus issus des activités numériques et adjacentes. Dans cette catégorie entrent le cloud, les solutions pour entreprises, l’internet des objets, l’IA, les services financiers et le commerce électronique. Cette orientation traduit une tendance plus large sur le continent: les opérateurs télécoms cherchent désormais à monétiser les usages, pas seulement les minutes d’appel.
Le mobile money telebirr reste un pilier central. Ethio telecom veut atteindre 67,69 millions de clients sur ce service et traiter près de 4,9 milliards de transactions sur l’exercice. Le rapport de la Banque mondiale sur le secteur numérique en Éthiopie souligne d’ailleurs que telebirr a déjà transformé le marché des paiements mobiles, passé de zéro à plus de 53 millions d’utilisateurs dans la base abonnés. Le même document relève que les abonnements mobiles du pays ont presque doublé entre 2018 et 2024, de 44,2 à 87,6 millions, ce qui montre l’ampleur de la demande à capter.
Ce basculement vers les services financiers et numériques n’est pas anodin. Pour les usagers urbains, il signifie davantage de rapidité et d’options de paiement. Pour les entreprises, il ouvre des usages plus structurés en cloud, en connectivité sécurisée et en services de gestion. Pour l’État, il renforce une infrastructure utile à l’identification, aux transactions et aux services publics. Ethio telecom indique d’ailleurs avoir intégré une large base de citoyens au système national d’identification, signe d’un opérateur qui devient aussi un relais administratif et économique.
Safaricom oblige Ethio telecom à accélérer
La montée en régime d’Ethio telecom s’explique aussi par l’arrivée d’un concurrent capable de bousculer les repères du marché. Safaricom Ethiopia a annoncé le 3 septembre 2026 avoir dépassé 15 millions d’abonnés actifs sur 90 jours, moins de quatre ans après le lancement commercial de ses opérations. En mai 2026, l’opérateur signalait déjà 13,6 millions de clients actifs sur 90 jours, 5,2 millions de clients M-PESA et 15,9 milliards de birrs de revenus de services sur son exercice clos au 31 mars 2026.
La comparaison reste toutefois asymétrique. Ethio telecom garde une base d’abonnés et une empreinte réseau nettement supérieures. Mais Safaricom progresse vite sur les segments les plus rentables du futur: la data mobile, les services financiers et les offres numériques. La Banque mondiale note même que l’entrée de Safaricom a joué un rôle d’accélérateur pour la 4G, puis la 5G, tout en soulignant que de larges régions du pays restent encore hors de portée d’un haut débit fiable. L’enjeu, pour les deux opérateurs, n’est donc pas seulement commercial. Il est aussi territorial.
Dans les faits, la concurrence commence à remodeler les priorités. En ville, le client cherche un réseau plus stable, un paiement mobile plus fluide et des services mieux intégrés. En zone rurale, l’attente reste plus basique: capter le signal, accéder à la data et pouvoir payer sans se déplacer. C’est là que les 605 nouveaux sites ruraux annoncés par Ethio telecom prennent leur sens. Le groupe ne défend pas seulement sa position dominante. Il tente aussi de répondre à une demande nationale qui dépasse largement les grandes artères d’Addis-Abeba.
Un signal pour l’Afrique de l’Est et pour l’IGAD
La trajectoire éthiopienne compte au-delà de ses frontières. L’Éthiopie est l’un des marchés télécoms les plus suivis d’Afrique de l’Est, une région où l’IGAD, l’organisation intergouvernementale de la région, place la connectivité et l’intégration numérique au rang des leviers de croissance. Si Ethio telecom réussit sa montée en capacité, le pays peut consolider Addis-Abeba comme plateforme numérique régionale, avec des effets sur les entreprises, la logistique, les services financiers et les usages transfrontaliers.
Le prochain point d’attention sera la traduction concrète des objectifs dans les résultats annuels: abonnés, couverture, revenus numériques, progression de telebirr et exécution des investissements réseau. Le plan est ambitieux. Mais dans un marché désormais compétitif, ce sont moins les annonces qui compteront que la vitesse à laquelle la fibre, la 4G, la 5G et les services digitaux atteindront les ménages, les entreprises et les administrations du pays.