Un vent nouveau pour un système électrique encore très déséquilibré
À Addis-Abeba, le débat énergétique ne se limite plus à produire davantage. Il porte aussi sur la manière de produire autrement. Dans un pays où l’hydroélectricité concentre encore l’essentiel de la puissance installée, chaque projet capable d’élargir le mix compte bien au-delà de ses mégawatts. L’Éthiopie cherche aujourd’hui à sécuriser sa croissance, à réduire sa dépendance aux barrages et à attirer des capitaux privés dans un secteur longtemps dominé par l’État.
Cette inflexion intervient dans un contexte régional plus large. L’Éthiopie s’inscrit dans la dynamique de la Mission 300, l’initiative conjointe de la Banque africaine de développement et de la Banque mondiale qui vise à connecter 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici 2030. Pour Addis-Abeba, l’enjeu n’est pas seulement interne. Il touche aussi l’intégration énergétique de la Corne de l’Afrique, où la fiabilité des réseaux, les interconnexions et la bancabilité des projets deviennent des sujets stratégiques.
Aysha franchit une étape décisive vers la clôture financière
Le 15 juillet 2026, le conseil d’administration de la Banque africaine de développement a approuvé un financement pouvant aller jusqu’à 110 millions de dollars pour le parc éolien d’Aysha, dans la région Somali. Le paquet comprend jusqu’à 80 millions de dollars de prêt de la BAD, 20 millions du Clean Technology Fund et 10 millions du Sustainable Energy Fund for Africa. La banque a aussi indiqué vouloir mobiliser 381,1 millions de dollars supplémentaires auprès d’autres partenaires financiers. Le coût total du projet est estimé à 508 millions de dollars.
Le projet, développé par AMEA Power, portera sur une ferme éolienne de 300 MW construite sur un site vierge près d’Aysha, avec une ligne de transport de cinq kilomètres et la modernisation du poste électrique d’Aysha II. L’électricité sera vendue à Ethiopian Electric Power, la compagnie publique, dans le cadre d’un contrat d’achat de 25 ans. La production annuelle attendue est de 1 189 GWh. Si le calendrier tient, Aysha deviendra la plus grande centrale éolienne du pays et le premier projet éolien de taille utility scale porté par un producteur indépendant en Éthiopie.
Cette étape n’est pas isolée. En janvier 2026, Ethiopian Electric Power avait déjà annoncé une réunion de due diligence avec les prêteurs, à Addis-Abeba, en présence du ministère des Finances. À ce moment-là, le projet était présenté comme le premier projet d’énergie renouvelable de grande taille développé sous cadre de partenariat public-privé dans le pays, avec une signature du PPA et du bail foncier intervenue en août 2024. La BAD et l’IFC y étaient alors confirmées comme mandataires principaux.
Diversifier le réseau, pas seulement l’agrandir
La portée du dossier dépasse la seule addition de capacité. En Éthiopie, le système électrique reste fortement dépendant de l’eau. Ethiopian Electric Power indique que l’hydroélectricité représente 9 213,6 MW sur un total in-service de 9 749,9 MW, soit 94,49 % de la capacité installée. Le parc éolien actuel reste modeste à l’échelle du pays, avec 504 MW, même si Aysha II a déjà commencé à injecter 80 MW.
Cette dépendance à l’hydraulique a un avantage : elle a permis au pays de disposer d’une base renouvelable importante. Elle a aussi une fragilité : les performances du réseau restent exposées aux aléas hydrologiques et aux variations saisonnières. Dans ce cadre, le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, désormais central dans le système, renforce la place du fleuve dans le bouquet électrique national, mais il ne règle pas tout. D’où l’intérêt politique et technique d’un projet comme Aysha, qui apporte une autre source renouvelable, plus complémentaire, dans la région Somali.
Le gouvernement et ses partenaires financiers misent aussi sur un autre message : l’Éthiopie veut prouver qu’un grand projet renouvelable privé peut être structuré, financé et signé dans de bonnes conditions. La BAD a insisté sur la bancabilité, c’est-à-dire la capacité d’un projet à convaincre les investisseurs grâce à des contrats clairs, des garanties et une répartition maîtrisée des risques. Pour les bailleurs, c’est un test. Pour les autorités éthiopiennes, c’est un signal adressé au marché : le pays veut désormais ouvrir plus largement sa production électrique aux capitaux privés, sans renoncer au pilotage public du secteur.
Ce que le projet change pour l’Éthiopie et pour la région
Sur le terrain, les effets ne seront pas identiques pour tous. Pour l’État éthiopien, Aysha peut alléger la pression sur les finances publiques et élargir la base de production. Pour les usagers urbains, le gain attendu tient surtout à une meilleure stabilité de l’offre. Pour les zones rurales, le bénéfice dépendra davantage du renforcement du transport et de la distribution, car produire de l’électricité ne suffit pas à connecter durablement les ménages, les écoles et les ateliers. Le réseau doit encore suivre.
Pour les investisseurs, le signal est tout aussi important. Le projet intervient alors que l’Éthiopie a engagé des réformes macroéconomiques, dont la libéralisation du marché des changes, pour rassurer les créanciers et les développeurs. Dans le même temps, le National Bank of Ethiopia a dû clarifier des questions de transférabilité des fonds à l’étranger et de convertibilité, deux points sensibles pour les financements internationaux. Le dossier Aysha devient ainsi un cas pratique de la nouvelle méthode éthiopienne : attirer des capitaux sans renoncer à des garde-fous réglementaires.
À l’échelle continentale, la signification est claire. La BAD et la Banque mondiale poussent désormais une approche plus intégrée, avec des pactes nationaux de l’énergie, des réformes mesurables et une place plus large pour le privé. L’Éthiopie fait partie des pays engagés dans ce mouvement. Si Aysha atteint la clôture financière puis la mise en service dans les délais, le projet servira d’exemple à d’autres marchés africains où le potentiel éolien existe, mais où les contrats, les garanties et la gouvernance retardent encore les investissements. Pour la Corne de l’Afrique, l’enjeu sera aussi régional : une Éthiopie mieux électrifiée, plus diversifiée et plus stable sur le plan énergétique peut devenir un pôle d’équilibre pour les échanges futurs avec ses voisins.