Une disparition qui dure depuis un quart de siècle
À Asmara, le silence autour de certains détenus n’est pas seulement une affaire privée. Il dit aussi quelque chose de l’Érythrée contemporaine : un État où une contestation politique vieille de 25 ans continue de peser sur des familles entières, sur la presse et sur le droit élémentaire de savoir si un proche est vivant. Dans un pays membre de l’IGAD, l’organisation d’Afrique de l’Est, cette question reste l’un des angles morts les plus persistants du dossier érythréen.
Le point de départ est connu. En septembre 2001, onze responsables de premier plan, souvent appelés le G-15, ont été arrêtés après avoir demandé l’application de la constitution adoptée en 1997 et la tenue d’élections nationales. Des journalistes indépendants ont été arrêtés dans le même mouvement. Depuis, les organisations de défense des droits humains et les mécanismes de l’ONU décrivent une détention au secret, sans procès ni information fiable sur leur sort.
C’est cette histoire que portent aujourd’hui les enfants de deux figures du G-15, devenus adultes sans réponse claire de l’État érythréen. Leurs témoignages rappellent une réalité simple et brutale : dans ce dossier, l’enjeu n’est pas seulement la mémoire politique. C’est le droit des familles à connaître le lieu de détention, l’état de santé, voire le statut vital de leurs proches. L’ONU a encore demandé en 2024 des informations officielles sur ces disparitions forcées et sur les personnes détenues depuis 2001.
Asmara, 2001 : quand la réforme est devenue une ligne rouge
Pour comprendre ce dossier, il faut revenir au contexte érythréen de l’après-indépendance. L’Érythrée est devenue indépendante de l’Éthiopie en 1993, après une longue guerre de libération. Le pouvoir est resté concentré autour du Front populaire pour la démocratie et la justice, tandis que la constitution ratifiée en 1997 n’a jamais été mise en œuvre et qu’aucune élection nationale n’a été organisée depuis l’indépendance. Cette absence de rendez-vous électoral est au cœur de la critique formulée par les réformateurs arrêtés en 2001.
Le verrouillage politique s’est installé au moment même où le pays sortait affaibli de la guerre frontalière avec l’Éthiopie, entre 1998 et 2000. Human Rights Watch comme l’ONU relient d’ailleurs la répression interne à la montée d’un système de sécurité centré sur la loyauté, la conscription prolongée et la fermeture de l’espace public. La presse indépendante a été démantelée en 2001. Les journalistes arrêtés à ce moment-là font, eux aussi, toujours partie des disparus les plus connus du pays.
Les lieux de détention cités par les ONG reviennent depuis des années dans les mêmes récits : Karshelli, au cœur d’Asmara, pour certaines détenues ; Eiraeiro, parfois orthographié Ela-Ero, dans l’est du pays, pour plusieurs membres du G-15 et des journalistes. Les sources publiques n’ont toutefois jamais permis d’établir, de manière indépendante, l’état exact de chaque détenu. C’est précisément ce vide d’information qui fait basculer un dossier politique dans le registre des disparitions forcées.
Ce que cette affaire dit du pouvoir érythréen
L’affaire du G-15 éclaire aussi le fonctionnement du pouvoir à Asmara. Les critiques internes n’y sont pas traitées comme des désaccords politiques ordinaires, mais comme des menaces existentielles. Les rapports de l’ONU et d’ONG indiquent qu’en 2024 encore, la situation des droits humains restait marquée par des détentions arbitraires, des disparitions forcées et des restrictions sévères à la liberté d’expression et d’association. Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a d’ailleurs renouvelé en juillet 2024 sa surveillance du pays.
Cette rigidité a des effets très concrets. Pour les familles des détenus, elle produit une double peine : l’absence du proche et l’absence de statut officiel. Pour la société, elle alimente l’exil, la peur et la méfiance. Human Rights Watch estime que des milliers d’Érythréens ont fui un système où la conscription peut devenir indéfinie et où les droits de procédure sont faibles ou inexistants. À l’échelle régionale, cela nourrit aussi les mouvements migratoires vers le Soudan, l’Éthiopie, Djibouti et plus loin vers l’Europe.
Le cas érythréen intéresse donc bien au-delà de ses frontières. Il pose une question que l’Union africaine et les organisations régionales ne peuvent pas traiter à la marge : que vaut une architecture continentale qui promeut la stabilité sans obtenir d’accès aux lieux de détention, de procès publics ou de réponse officielle aux familles ? L’IGAD, dont l’Érythrée est membre, reste un cadre de dialogue utile, mais insuffisant tant que la question des disparitions et de la reddition de comptes demeure sans suite concrète.
Au fond, cette affaire ne parle pas seulement de prisonniers politiques. Elle parle d’un État qui n’a jamais fermé le dossier ouvert en septembre 2001, et d’une génération qui a grandi avec des photos, des souvenirs et des hypothèses à la place de réponses. Vingt-cinq ans plus tard, le sujet reste le même : dire où sont les détenus, dans quel état ils se trouvent, et si la justice érythréenne entend un jour sortir de l’informel pour rejoindre le droit.