Transformer le phosphate sur place plutôt que l’expédier principalement sous forme de minerai : c’est le pari industriel que l’Égypte cherche à accélérer. À Aïn Sokhna, sur la mer Rouge, un nouveau projet pourrait rapprocher les mines, les unités chimiques et les marchés d’exportation. Mais il reste à franchir l’étape décisive des études et de l’approvisionnement.
Un projet encore à l’étude, pas une usine décidée
Le 18 octobre 2026, le ministre égyptien du Pétrole et des Ressources minérales, Karim Badawi, a discuté avec Ahmed El-Hoshy, directeur général de Fertiglobe, d’un complexe intégré d’engrais phosphatés à Aïn Sokhna. L’entreprise, spécialisée dans les engrais azotés et l’ammoniac, appartient au groupe émirati ADNOC. Le ministère évalue l’investissement envisagé à plus de 1,5 milliard de dollars.
Le site pourrait produire 1,3 million de tonnes par an de phosphate diammonique, ou DAP, un engrais qui combine phosphore et azote. Le démarrage commercial est envisagé en 2031. Cependant, ces chiffres décrivent un projet préliminaire : Fertiglobe finalise encore les études de faisabilité avec des consultants. Le calendrier et la capacité annoncés ne constituent donc pas une décision finale d’investissement.
Le point de départ est l’accès à une ressource régulière. Les autorités et l’entreprise doivent identifier des gisements susceptibles de fournir le minerai sur le long terme. Les études doivent aussi préciser les technologies, les besoins en énergie et les infrastructures nécessaires. Autrement dit, l’annonce ouvre un chantier de vérification industrielle et économique, pas encore la construction.
Du minerai aux produits transformés
L’Égypte dispose d’une base minière importante. Selon l’US Geological Survey, elle figurait en 2024 au septième rang mondial des producteurs de roche phosphatée, avec environ 5,3 millions de tonnes, soit près de 2,2 % de la production mondiale. L’organisme la classe également troisième pour les réserves, derrière le Maroc et la Chine. Cette position donne au pays une possibilité de peser davantage dans les étapes qui suivent l’extraction.
La transformation locale peut créer plus de valeur qu’une vente de minerai brut, mais elle demande des capitaux, de l’énergie, de l’eau, des équipements et des débouchés. Le DAP nécessite notamment de l’acide phosphorique et de l’ammoniac. C’est pourquoi l’approvisionnement minier et l’intégration avec les installations industrielles existantes sont au cœur des discussions. Sans contrats durables sur la roche et sans coûts de production maîtrisés, une grande capacité théorique ne garantit pas une usine rentable.
Fertiglobe connaît déjà le tissu industriel égyptien. La société exploite dans le pays l’Egyptian Fertilizer Company, dont les capacités annoncées atteignent 1,7 million de tonnes d’urée et 900 000 tonnes d’ammoniac par an, ainsi qu’EBIC, qui peut produire 700 000 tonnes d’ammoniac. Les deux sites se trouvent dans le parc industriel de Suez Industrial Development Company, avec accès à plusieurs ports égyptiens. Un projet phosphaté compléterait donc des activités jusqu’ici centrées sur l’ammoniac et les engrais azotés.
Une stratégie qui attire plusieurs investisseurs
Le projet s’inscrit dans une série d’initiatives visant à développer la chaîne de valeur du phosphate. À Abou Tartour, dans le gouvernorat de la Nouvelle-Vallée, la première pierre d’un complexe d’acide phosphorique a été posée le 19 août 2026. Le ministère égyptien annonce un investissement de 658 millions de dollars et une première capacité de 250 000 tonnes par an. La roche extraite localement doit y être transformée en produit chimique intermédiaire.
À Aïn Sokhna, Indorama a également engagé un projet d’engrais phosphatés et de produits chimiques, avec un investissement initial annoncé de 525 millions de dollars et une première capacité annuelle de 600 000 tonnes. Un contrat d’approvisionnement en phosphate avec l’entreprise publique Phosphate Misr accompagne le projet. Ces deux initiatives montrent que Fertiglobe n’est pas seule à s’intéresser à la transformation locale. Elles pourraient constituer des maillons complémentaires, mais aussi se disputer les matières premières, les infrastructures et les marchés.
Cette concentration de projets dans la zone du canal de Suez présente un avantage logistique : la proximité des ports facilite l’importation d’intrants et l’expédition des produits finis. Elle peut soutenir l’emploi industriel et les exportations. Les retombées dépendront toutefois de la part des équipements, des services et des compétences mobilisés localement. Les emplois de chantier ne sont pas les mêmes que les postes durables d’exploitation, et les bénéfices pour les régions minières ne sont pas automatiques lorsque les unités de transformation se concentrent près des ports.
Les prochaines étapes seront déterminantes
Pour le Caire, l’enjeu dépasse un seul investissement. L’Égypte cherche à accroître la contribution de ses ressources minières à l’industrie et aux exportations, dans un secteur où elle produit déjà du phosphate, de l’ammoniac et de l’acide phosphorique. À l’échelle africaine, cette évolution compte aussi pour les chaînes d’approvisionnement en engrais, essentielles aux systèmes agricoles. Elle ne signifie pas que les engrais produits seront nécessairement accessibles à tous les agriculteurs : les prix, la distribution et les contrats d’exportation pèseront sur leur destination.
Le prochain jalon sera la conclusion des études de faisabilité, puis la confirmation des sources de phosphate et des besoins énergétiques. Il faudra ensuite surveiller toute décision formelle d’investissement, les accords d’approvisionnement et les travaux d’infrastructure. L’objectif de mise en service en 2031 reste, à ce stade, une échéance annoncée pour un projet en préparation. C’est la réalisation de ces étapes — et la coordination avec les projets d’Abou Tartour et d’Indorama — qui dira si l’Égypte peut convertir ses réserves en une capacité industrielle durable.
Sources institutionnelles et données : Service d’information de l’État égyptien sur les discussions avec Fertiglobe, ministère égyptien du Pétrole et des Ressources minérales, données de l’US Geological Survey sur l’Égypte, présentation des sites de production de Fertiglobe, Service d’information de l’État égyptien sur l’approvisionnement du projet Indorama et ministère égyptien sur le complexe d’Abou Tartour.