Former d’instructeurs, pas seulement signer un accord
Quand un pays veut faire de l’intelligence artificielle un moteur de croissance, la vraie question n’est pas seulement celle des algorithmes. Elle est plus simple et plus concrète : qui va les enseigner, les déployer et les sécuriser ? En Égypte, la réponse passe de plus en plus par la formation. Le Caire a donc choisi d’élargir son vivier de formateurs numériques, au moment où l’État veut ancrer l’IA dans l’économie réelle et dans les services publics.
Cette orientation s’inscrit dans une trajectoire déjà balisée. L’Égypte a lancé une deuxième version de sa stratégie nationale d’IA pour 2025-2030, avec un objectif affiché de 7,7 % du PIB lié à l’intelligence artificielle à l’horizon 2030. Le pays a aussi adopté en 2026 un cadre national de gouvernance de l’IA et une feuille de route assortie de 56 indicateurs. Dans le vocabulaire des politiques publiques, cela signifie que la formation n’est plus un accessoire : elle devient un levier central de pilotage.
Au Caire, Cisco mise sur l’effet multiplicateur
Le 1er septembre 2026, au Caire, le Premier ministre égyptien Mostafa Madbouly a assisté à la signature de deux textes avec Cisco Systems. Le premier est une lettre d’intention avec le ministère des Communications et des Technologies de l’information. Le second est un protocole d’accord avec le National Telecommunication Institute, l’Institut national des télécommunications, pour former 3 000 instructeurs technologiques certifiés.
Selon les détails publiés, Cisco formera 1 000 enseignants universitaires et chargés de cours indépendants par an pendant trois ans. Les modules couvriront les réseaux de données, la cybersécurité, les systèmes d’exploitation et l’IA. L’idée est simple : former des formateurs pour élargir l’impact au-delà d’un petit noyau d’experts. Le gouvernement veut aussi que Cisco accompagne le déploiement de solutions d’IA dans des secteurs publics jugés prioritaires, avec un accent sur l’efficacité opérationnelle, l’aide à la décision et la cybersécurité.
Ce n’est pas une première collaboration. Cisco indique avoir déjà contribué à former ou accompagner près de 670 000 étudiants égyptiens. De son côté, le NTI rappelle qu’il travaille avec Cisco depuis plus de vingt ans et qu’il sert déjà de centre de formation et de soutien pour la région. Cette continuité compte. Elle montre que l’accord de septembre 2026 s’insère dans un écosystème déjà installé, au lieu de partir de zéro.
Ce que cela change pour l’économie égyptienne
Le cœur du dossier est là : sans enseignants, les stratégies numériques restent théoriques. L’Égypte a besoin de techniciens, d’enseignants, de chercheurs et de cadres capables de traduire l’IA en usages concrets. Pour les universités, l’enjeu est de mettre à jour des programmes souvent plus lents que le marché. Pour les étudiants, il s’agit d’accéder à des compétences monnayables, dans un marché du travail où la cybersécurité, le cloud et les réseaux gagnent du poids.
Pour l’État, l’intérêt est également budgétaire et administratif. Une administration mieux dotée en compétences numériques peut mieux automatiser certaines tâches, mieux protéger ses systèmes et mieux exploiter ses données. Mais l’effet ne sera durable que si la formation débouche sur des postes, des projets et des écosystèmes locaux. Sinon, les talents partiront vers l’étranger ou resteront sous-utilisés. Cette tension entre montée en compétence et rétention des profils qualifiés traverse toute l’économie numérique égyptienne.
L’Égypte ne part pas d’un vide. Le pays a multiplié les initiatives, de la création de centres dédiés à la montée en charge des programmes de formation, et a accueilli en 2026 la première édition régionale de la conférence « AI Everything Middle East & Africa » au Caire. Ce type d’événement n’est pas seulement vitrine. Il positionne le pays comme un point d’ancrage technologique entre l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et le reste du continent.
Une portée qui dépasse l’Égypte
À l’échelle africaine, le dossier rejoint une dynamique plus large. L’Union africaine a adopté en 2024 une stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, puis a rappelé en 2025 que l’IA devait s’appuyer sur des infrastructures numériques, des données de qualité, des capacités de calcul et surtout des compétences. Autrement dit, l’Égypte avance dans le même sens que le cadre continental, qui pousse les États à construire des capacités locales plutôt qu’à dépendre seulement d’outils importés.
La portée dépasse aussi le seul secteur des télécoms. Si les formations annoncées touchent effectivement les campus, les centres techniques et les administrations, elles peuvent irriguer la santé, l’éducation, la finance et les services publics. C’est là que se joue la différence entre une politique d’image et une politique industrielle. L’Afrique du Nord surveille déjà ce type de bascule, car les pays capables de former vite et massivement leurs cadres numériques gagnent un avantage dans la compétition régionale.
Le prochain jalon à observer sera la mise en œuvre. Le plan existe, les indicateurs aussi. Reste à voir si les 3 000 formateurs promis seront bien certifiés, si les universités suivront, et si les usages d’IA annoncés dans le secteur public produiront des gains mesurables. C’est à cette échelle, très concrète, que l’ambition égyptienne sera jugée.