Une réforme qui dépasse la technique électorale
En Côte d’Ivoire, la question électorale n’est jamais seulement une affaire d’articles de loi. Elle touche à la confiance entre les partis, à la stabilité du pays et à la crédibilité du prochain scrutin. Après la dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI) le 6 mai 2026, l’enjeu est désormais de bâtir un nouvel organe capable de rassurer à la fois le pouvoir, l’opposition et les électeurs ivoiriens.
Le sujet prend une dimension particulière dans un pays dont la capitale est Yamoussoukro, mais où les grandes décisions politiques se trament surtout à Abidjan, centre administratif et politique effectif. Dans un contexte ouest-africain marqué par des débats récurrents sur l’organisation des scrutins, cette réforme est observée bien au-delà des frontières ivoiriennes. À l’échelle du continent, elle renvoie aussi aux principes de l’Union africaine sur les élections crédibles, la participation populaire et la bonne gouvernance.
Une opposition qui cherche un texte commun
Le 9 septembre 2026, plusieurs formations de l’opposition ont poursuivi leurs concertations au siège du Parti démocratique de Côte d’Ivoire – Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), à Cocody, dans l’Est d’Abidjan. Ont pris part aux échanges des responsables de la Coalition pour l’alternance pacifique en Côte d’Ivoire (CAP-CI), du groupement conduit par Simone Ehivet Gbagbo, du Mouvement des générations capables (MGC), d’Aujourd’hui et Demain, la Côte d’Ivoire (ADCI), ainsi que des cadres du PDCI-RDA. Le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI) avait déjà accueilli une première séquence de discussions début septembre.
La ligne commune recherchée est simple dans son principe, mais délicate dans sa mise au point : présenter au gouvernement une proposition unique sur le futur organe électoral. Pascal Affi N’Guessan, qui pilote la CAP-CI, a résumé l’exigence de l’opposition en demandant que la réforme ne soit pas le produit d’une décision unilatérale de l’exécutif, mais le résultat d’un accord préalable entre acteurs politiques et sociaux. Cette convergence est d’autant plus sensible que les camps concernés ont souvent parlé d’une voix dispersée ces dernières années.
Simone Ehivet Gbagbo a, de son côté, plaidé pour dépasser les divergences internes à l’opposition afin de préserver la paix et l’unité. Cet appel n’efface pas les différences de trajectoire entre les partis, ni les rivalités anciennes, mais il traduit une lecture partagée : sans accord minimal sur l’organe chargé d’organiser les élections, le reste du calendrier politique restera fragile.
Ce que le gouvernement veut changer
Le gouvernement dit avoir ouvert une nouvelle phase. Le 6 mai 2026, il a adopté une ordonnance portant dissolution de la CEI, institution créée par la loi n° 2001-634 du 9 octobre 2001 et chargée, pendant vingt-cinq ans, de l’organisation et de la supervision des scrutins nationaux et du référendum. Le communiqué officiel explique que cette dissolution répond aux réserves exprimées au terme du dernier cycle électoral et aux critiques portant sur l’indépendance de l’organe sortant.
Le 22 juin 2026, le Premier ministre Robert Beugré Mambé a présenté aux partis politiques et à la société civile les grandes lignes de la réforme, en insistant sur la volonté de moderniser le système électoral et de renforcer la confiance. Puis, le 9 septembre 2026, le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a indiqué que la prochaine révision de la liste électorale dépendrait d’abord de la mise en place du nouveau système de gestion électorale. Autrement dit, la révision des listes, exercice central dans la préparation d’une élection, attend désormais le nouvel échafaudage institutionnel.
Ce point n’est pas anodin. En Côte d’Ivoire, la révision de la liste électorale conditionne l’inscription de nouveaux électeurs, la mise à jour des données et, in fine, la légitimité du scrutin. Lorsque les règles de gestion des listes sont contestées, c’est toute la chaîne électorale qui perd en lisibilité. Le gouvernement veut donc reconstruire l’outil avant de relancer l’opération. Les oppositions, elles, veulent éviter que ce nouvel outil soit pensé sans contrepoids politique réel.
Un test de confiance pour Abidjan, mais aussi pour toute la région
L’enjeu touche d’abord les partis, mais il concerne aussi les électeurs ordinaires. Pour les grands appareils politiques, la réforme détermine le rapport de force à la veille des échéances à venir. Pour les citoyens, elle conditionne la possibilité de voter dans un cadre jugé crédible. Pour les zones rurales, souvent plus exposées aux difficultés d’accès à l’information et aux bureaux de vote, la clarté des règles compte autant que la composition du futur organe. Et pour l’économie formelle comme informelle, la stabilité du calendrier électoral reste un facteur de visibilité.
La Côte d’Ivoire n’évolue pas dans un vide normatif. L’Union africaine, à travers la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, et la CEDEAO, à travers son protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance, placent la crédibilité du vote au cœur de la légitimité politique. Dans cette perspective, la recherche d’un organe électoral consensuel s’inscrit dans un standard régional désormais bien établi : les élections ne valent pas seulement par leur tenue, mais par la confiance qu’elles inspirent.
La portée continentale est claire. Si la réforme aboutit, elle pourra être présentée comme un cas de refondation institutionnelle négociée dans un pays clé d’Afrique de l’Ouest. Si elle échoue, elle alimentera au contraire les suspicions habituelles autour des organes de gestion électorale dans la région. Le dossier sera donc à suivre de près au Parlement, où un texte devra être examiné, mais aussi dans les réunions de concertation que l’opposition veut encore tenir avant toute transmission formelle au gouvernement.