Une filière puissante, mais encore trop difficile à lire
Dans le Nord ivoirien, la noix de cajou n’est pas seulement une culture de rente. Elle structure des revenus, des emplois saisonniers, des circuits de collecte et une part importante des recettes agricoles du pays. C’est précisément pour mieux voir cette réalité, planteur par planteur et parcelle par parcelle, que la Côte d’Ivoire accélère désormais l’identification de ses exploitants d’anacarde. Le sujet dépasse l’administration agricole. Il touche à la répartition des intrants, à la sécurité des transactions et à la capacité de l’État à piloter une filière devenue stratégique pour l’économie nationale.
La Côte d’Ivoire a installé son leadership mondial sur cette culture. Le gouvernement rappelle qu’elle a dépassé 1,5 million de tonnes en 2025, tout en restant le premier producteur mondial de noix de cajou brute depuis 2021. L’anacarde figure aussi parmi les grandes sources de recettes d’exportation du secteur agricole. Ce poids explique l’attention portée aujourd’hui à la traçabilité, dans un pays dont la capitale est Yamoussoukro et dont la filière anacarde irrigue surtout les zones du Nord, du Centre-Nord et du Nord-Ouest.
Korhogo, point d’appui d’une nouvelle étape
Le 11 août, à Korhogo, le Conseil coton anacarde karité a lancé le Projet d’Identification des Exploitants et Exploitations d’Anacarde, présenté sous le sigle IEEA. Le choix de Korhogo n’a rien d’anodin. La ville est au cœur du bassin producteur du Poro et accueille déjà une zone agro-industrielle dédiée à l’anacarde, aménagée pour attirer les unités de transformation au plus près des champs. Les autorités régionales, le corps préfectoral et les chefs traditionnels ont été mobilisés pour faciliter le déploiement sur le terrain.
L’objectif affiché est simple dans son principe, plus exigeant dans son exécution : savoir qui produit, où, sur quelle superficie et avec quels volumes. En matière agricole, cette information change tout. Elle permet de mieux cibler les appuis, de réduire les approximations dans la distribution des intrants et d’assainir les relations commerciales entre producteurs, acheteurs et exportateurs. Le directeur général adjoint du Conseil a résumé l’enjeu en rappelant que les politiques de développement reposent d’abord sur des chiffres fiables. Cette logique rejoint celle déjà mise en œuvre dans d’autres filières stratégiques du pays.
Pourquoi l’anacarde passe par la traçabilité
L’identification des exploitants intervient dans un contexte où l’anacarde ivoirienne monte en puissance, mais reste vulnérable à des fragilités classiques des filières agricoles : méconnaissance fine du tissu productif, difficulté à suivre les volumes réels, disparités de revenus et pression croissante sur la qualité. Le gouvernement dit avoir engagé depuis plusieurs années une stratégie de transformation locale, avec des zones agro-industrielles à Korhogo, Bondoukou et Séguéla. Cette orientation vise à capter davantage de valeur sur place, au lieu de laisser l’essentiel de la richesse partir sous forme de noix brutes.
Le projet IEEA n’annonce pas encore un système national de traçabilité comparable à celui du café-cacao. Mais la parenté est évidente. Dans le café-cacao, la Côte d’Ivoire a d’abord recencé les producteurs et géolocalisé les vergers, avant de généraliser un dispositif plus complet. Pour l’anacarde, l’État avance prudemment, en commençant par la base de données. Cette progression par étapes traduit une méthode : d’abord identifier, ensuite standardiser, puis sécuriser. Dans une filière très étendue, souvent organisée autour de petites exploitations familiales, ce passage est décisif.
Ce que cela change pour les planteurs, les acheteurs et l’État
Pour les producteurs, une meilleure identification peut déboucher sur un accès plus lisible aux appuis publics, aux conseils agricoles et, à terme, à des mécanismes de paiement mieux encadrés. Pour les acheteurs et les exportateurs, elle devrait réduire les zones grises qui compliquent la commercialisation. Pour l’État, elle renforce la capacité de pilotage d’une filière dont les recettes d’exportation sont devenues importantes pour les finances agricoles. Le bénéfice n’est donc pas seulement statistique. Il est aussi commercial et institutionnel.
Le défi reste social autant que technique. Dans les zones de production, la majorité des exploitations sont familiales et souvent morcelées. L’administration doit donc travailler avec les préfets, les autorités coutumières, les coopératives et les structures d’encadrement agricole. L’ANADER, mobilisée sur la filière, montre déjà que le renforcement des capacités des conseillers agricoles et l’organisation des acteurs sont devenus des leviers centraux. Sans relais locaux, un recensement de terrain peut vite perdre en précision.
Une bataille ivoirienne, mais avec une portée ouest-africaine
La trajectoire ivoirienne intéresse au-delà des frontières nationales. En Afrique de l’Ouest, plusieurs pays producteurs cherchent à mieux capter la valeur de l’anacarde, à stabiliser les prix et à renforcer la transformation locale. La Côte d’Ivoire, qui tient un rang de premier plan dans la CEDEAO, envoie ici un signal clair : la compétitivité de la filière ne passe plus seulement par le volume, mais par la connaissance précise de l’outil productif et la maîtrise des flux. C’est une évolution importante pour une région où les filières agricoles restent souvent fragilisées par l’informel et par l’insuffisance des données.
À l’échelle continentale, le dossier dit aussi quelque chose de la stratégie économique ivoirienne. Le pays cherche à faire de l’agro-industrie un moteur de souveraineté productive, dans une logique compatible avec les ambitions de la ZLECAf, la Zone de libre-échange continentale africaine. L’enjeu n’est pas seulement de produire plus. Il est de transformer davantage, de suivre mieux et de vendre dans de meilleures conditions. L’IEEA s’inscrit dans cette ligne. Ce n’est pas encore une réforme achevée. C’est un socle. Et, pour une filière aussi exposée aux chocs de marché, les socles comptent autant que les annonces.