Dans le pays du cacao, la terre reste la première bataille des femmes rurales
À quelques heures d’Abidjan, dans le sud ivoirien, la question n’est pas seulement de produire davantage. Elle est plus simple, et plus rude : qui a le droit de cultiver, de décider, puis de vivre du fruit de son travail ? En Côte d’Ivoire, où le cacao structure encore une grande partie des revenus ruraux, l’accès des femmes à la terre demeure un point de friction majeur, malgré des réformes récentes et des programmes publics qui cherchent à corriger l’écart.
Le sujet dépasse la seule exploitation familiale. Il touche la stabilité des exploitations, la transmission des biens, l’autonomie économique et, à terme, la capacité du pays à tenir son rang dans la filière cacao. La capitale politique est Yamoussoukro, mais c’est bien dans les bassins agricoles du sud et de l’ouest que se joue une partie décisive de l’équilibre social ivoirien.
Divo, laboratoire discret d’une agriculture plus sobre et plus inclusive
Dans la région de Divo, au cœur de la zone cacaoyère du Lôh-Djiboua, une trajectoire féminine illustre ce changement lent. Des initiatives locales et nationales y accompagnent des groupements de femmes dans des activités génératrices de revenus et dans des projets de cacao plus durable, notamment via des ateliers, des coopératives et des associations d’épargne. Le département n’est pas isolé : il s’inscrit dans une filière où les organisations publiques, les coopératives et des partenaires techniques poussent depuis plusieurs années des pratiques plus résilientes face au climat.
Cette dynamique rejoint un mouvement plus large. Le Conseil du Café-Cacao, l’État ivoirien et des partenaires comme la FAO ont intensifié les actions autour de l’agroforesterie, c’est-à-dire l’association des cultures avec des arbres pour protéger les sols et mieux résister à la chaleur. Dans les zones cacaoyères, cette approche gagne du terrain parce qu’elle répond à deux urgences à la fois : la productivité et la restauration des paysages agricoles.
Le combat pour une parcelle, puis pour un mode de production
L’histoire commence souvent par un refus. Dans de nombreuses communautés rurales ivoiriennes, les femmes travaillent la terre sans toujours en disposer légalement ou durablement. Les normes coutumières restent puissantes, même si la loi sur les successions, adoptée en 2019, a renforcé les droits des veuves et des filles dans l’héritage. Le gouvernement et la Banque mondiale ont aussi lancé des programmes de sécurisation foncière rurale pour réduire les inégalités d’accès à la terre.
Sur le terrain, cette bataille se traduit par des réunions avec les chefs de village, des séances de sensibilisation et la mise en place de responsabilités féminines dans les associations locales. L’enjeu est concret : sans parcelle identifiée ni statut reconnu, difficile d’investir dans le cacao, d’obtenir un certificat foncier, d’accéder au crédit ou de rejoindre les circuits de formalisation qui prennent de l’ampleur dans la filière. Selon des données récentes du ministère en charge des questions de genre, les freins sociaux à l’accès des femmes à la propriété foncière restent nets, et la sous-représentation féminine dans les instances du café-cacao demeure un sujet de politique publique.
Dans plusieurs zones cacaoyères, cette question n’est pas abstraite. Une mission du gouvernement à Divo, en juin 2025, a justement travaillé sur des activités génératrices de revenus avec des associations féminines dans le cadre d’un projet de cacao climato-intelligent. Le message était clair : sans inclusion des femmes, la durabilité affichée dans les documents de projet ne tient pas longtemps sur le terrain.
Pourquoi l’agroécologie séduit, malgré la fatigue et la pénurie de main-d’œuvre
Le deuxième front est agricole. Dans les champs, plusieurs productrices privilégient le travail collectif, le désherbage manuel et une réduction des intrants chimiques. Ce choix n’est pas seulement idéologique. Il répond à la hausse du coût des produits, à la fatigue des sols et à une prise de conscience croissante des effets des pesticides sur la santé et sur les écosystèmes. La FAO rapporte d’ailleurs que les projets de cacao sans déforestation et les systèmes agroforestiers donnent déjà des résultats mesurables en Côte d’Ivoire, avec des surfaces restaurées, des parcelles converties et des bénéficiaires, dont des femmes, intégrés dans ces dispositifs.
Mais l’adhésion n’est pas automatique. Beaucoup de producteurs continuent de demander des solutions rapides pour lutter contre les mauvaises herbes et réduire la pénibilité. Le manque de main-d’œuvre agricole revient souvent dans les échanges de terrain. C’est l’un des paradoxes de la transition agricole ivoirienne : plus les pratiques deviennent exigeantes en organisation, plus elles ont besoin de formation, d’encadrement et de mécanisation légère. C’est précisément ce que cherchent à apporter plusieurs projets récents, de l’ANADER à la FAO, en passant par des coopératives qui financent du matériel partagé.
Sur ce point, le rôle des femmes est central. Dans les chaînes de valeur agricoles, elles assurent souvent la transformation, la commercialisation et une part importante des travaux champêtres, mais elles captent moins la valeur finale. Les études et programmes de la FAO rappellent que leur accès au foncier, à la finance et aux équipements conditionne leur capacité à peser dans la filière cacao. Quand elles obtiennent une parcelle, une formation et un débouché collectif, elles ne travaillent plus seulement pour la survie du ménage. Elles deviennent des actrices économiques à part entière.
Un enjeu ivoirien, mais aussi ouest-africain et continental
La portée du sujet dépasse Divo. La Côte d’Ivoire reste un pilier du cacao mondial, et la pression européenne sur la déforestation a accéléré les réformes de traçabilité, de géolocalisation des parcelles et de restauration des couverts forestiers. Le pays doit donc concilier trois impératifs : maintenir ses exportations, préserver ses forêts et sécuriser les droits de ceux qui produisent. Dans ce triangle, les femmes rurales sont à la fois les plus exposées et les plus stratégiques.
La dimension régionale est tout aussi importante. La CEDEAO, qui structure l’Afrique de l’Ouest, pousse depuis plusieurs années des politiques de modernisation agricole et de résilience climatique. Dans cet espace, les expériences ivoiriennes en agroécologie, en agroforesterie et en sécurisation foncière sont observées de près, car elles parlent aussi au Ghana, au Libéria, au Burkina Faso ou au Togo, où les mêmes tensions existent entre rendement, terre, genre et climat. La question n’est donc pas seulement de produire du cacao. Elle est de savoir qui contrôle la transition agricole et qui en reçoit les bénéfices.
À l’échelle continentale, le message est limpide : la modernisation agricole africaine ne réussira pas si elle laisse les femmes au bord du champ. En Côte d’Ivoire, l’enjeu se lit déjà dans les villages de cacao. Il se verra bientôt dans les résultats des programmes fonciers, dans les statistiques de certification des parcelles et dans la place donnée aux coopératives féminines au sein d’une filière qui cherche, en même temps, à rester rentable et à devenir durable.