Quand la pollution devient une affaire de droits

À Genève, le débat sur les substances toxiques ne tourne plus seulement autour de l’environnement. Il touche désormais la santé, l’eau, l’alimentation, le travail et le droit à un cadre de vie sain. Autrement dit, la pollution chimique n’est pas un sujet technique réservé aux laboratoires ; elle pèse sur la vie quotidienne, surtout quand les déchets circulent plus vite que les règles censées les contrôler.

C’est dans ce contexte que la Côte d’Ivoire revient au premier plan. Vingt ans après le drame du Probo Koala, les victimes ivoiriennes ne parlent pas seulement d’indemnisation. Elles réclament aussi une mémoire publique, un suivi médical durable et des garanties pour que l’histoire ne se répète pas. En Afrique de l’Ouest, où les chaînes de recyclage, les ports et les marchés d’occasion sont au cœur des échanges, la question dépasse Abidjan.

Une alerte mondiale, un écho africain

Le dossier discuté au Conseil des droits de l’homme des Nations unies porte notamment sur les PFAS, ces substances per- et polyfluoroalkylées que l’on surnomme souvent « polluants éternels » parce qu’elles se dégradent très lentement. L’enjeu n’est pas marginal. Une responsable onusienne a alerté sur le fait que les produits chimiques dangereux et les déchets toxiques peuvent menacer de nombreux droits humains, sinon tous. Cette lecture rejoint celle défendue par plusieurs organisations africaines depuis des années : la pollution chimique frappe d’abord les plus exposés, rarement les plus puissants.

Les données mondiales confirment la pression croissante. En 2022, 62 milliards de kilos de déchets électroniques ont été générés dans le monde, et 22,3 % seulement ont été officiellement collectés et recyclés de manière adéquate. Dans les pays africains, le taux documenté reste inférieur à 1 %. Selon l’Union internationale des télécommunications, le continent a produit environ 3,5 millions de tonnes de déchets électriques et électroniques cette même année. Cette masse comprend des appareils utiles au quotidien, mais aussi des matières dangereuses quand elles sont mal traitées.

Les effets sanitaires sont désormais bien documentés. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que les déchets électroniques peuvent contenir plus de 1 000 substances nocives ou en produire lors d’un recyclage inadéquat. Le plomb, le mercure, le cadmium et d’autres composés peuvent contaminer l’air, le sol et l’eau. Les enfants, les femmes enceintes et les travailleurs de l’informel figurent parmi les plus vulnérables.

Le précédent ivoirien reste une plaie ouverte

Le Probo Koala reste le symbole le plus lourd de cette histoire. Le 19 août 2006, ce navire a déchargé 528 mètres cubes de déchets liquides dans le port d’Abidjan, avant que ces résidus ne soient dispersés sur plusieurs sites de la ville. L’ONU Environnement a ensuite retenu un bilan de 17 morts et de plus de 100 000 consultations médicales dans les semaines et les mois suivants. Ces chiffres, recoupés par plusieurs organismes et ONG, donnent la mesure du choc subi par les quartiers touchés.

Le dossier a depuis traversé plusieurs étapes judiciaires. En septembre 2023, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a estimé que l’État ivoirien avait violé les droits à la vie, à la santé et à un environnement satisfaisant des personnes touchées. La juridiction a aussi demandé une nouvelle enquête indépendante et la mise en place d’un fonds d’indemnisation. Ce précédent est important. Il montre qu’un drame environnemental peut aussi devenir un contentieux de droits humains, avec des obligations précises pour l’État.

Mais le temps judiciaire ne suffit pas toujours à réparer le temps social. En Côte d’Ivoire, plusieurs organisations de victimes affirment encore attendre une prise en charge médicale continue, une réparation pour les oubliés des premiers mécanismes d’indemnisation et une certification claire de la dépollution des sites. Leur demande de mémoire nationale répond à une réalité simple : sans reconnaissance publique, la blessure reste privée, donc plus difficile à refermer.

Ce que la Côte d’Ivoire dit du continent

La Côte d’Ivoire ne vit pas ce débat isolément. À Abidjan, la question des déchets toxiques renvoie à la fois à la capacité de l’État à contrôler les importations, à l’efficacité des contrôles portuaires et à la place de l’économie informelle dans la gestion des appareils usagés. Dans de nombreuses villes africaines, le recyclage fait vivre des familles entières. Le problème n’est donc pas le réemploi en soi, mais l’absence d’infrastructures sûres, de protection des travailleurs et de filières formelles suffisamment financées.

La réponse juridique existe pourtant depuis longtemps. La Convention de Bamako, adoptée le 30 janvier 1991 et entrée en vigueur en 1998, interdit l’importation en Afrique de déchets dangereux. Le texte, porté par des États africains, incarne une lecture souveraine du sujet : le continent ne doit pas devenir la variable d’ajustement des coûts de traitement des autres régions. Mais une convention ne pèse que si elle est appliquée, contrôlée et financée.

C’est là que se joue l’enjeu continental. Le 16 septembre 2026, à Genève, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo, le Groupe africain et Earthjustice ont prévu une rencontre consacrée aux substances toxiques, aux déchets et aux droits humains, dans le cadre de la 63e session du Conseil des droits de l’homme. Le signal politique est clair : l’Afrique ne parle pas seulement des dégâts subis. Elle cherche aussi à peser sur les règles internationales, au moment où les flux de déchets deviennent plus diffus, plus numériques et plus difficiles à tracer.

Le dossier du Probo Koala rappelle enfin une vérité dérangeante : les pollutions les plus durables ne sont pas toujours les plus visibles. Elles s’infiltrent dans les sols, dans les corps et dans les procédures. Vingt ans après, la Côte d’Ivoire pose une question qui concerne tout le continent : qui paie le coût des déchets, qui profite des échanges, et qui protège réellement les populations quand la marchandise devient toxique ?