Un dossier judiciaire qui prolonge une bataille politique
À Abidjan, une querelle autour de l’orpaillage illégal a dépassé le stade de la tribune politique pour entrer dans le champ judiciaire. Dans un pays où l’or attire autant les investisseurs que les trafiquants, le débat touche désormais à la sécurité, à l’environnement et à la parole publique. En Côte d’Ivoire, ce type d’affaire ne se limite jamais à un affrontement entre partis : il révèle aussi la manière dont l’État veut encadrer une activité minière qui irrigue des économies locales entières, légales et clandestines.
Le contexte est clair. Depuis plusieurs années, les autorités ivoiriennes ont durci leur réponse contre l’orpaillage clandestin, avec des opérations régulières menées par le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal, créé en 2021, et des décisions prises au niveau du Conseil national de sécurité, présidé par le chef de l’État. Ce dispositif s’inscrit aussi dans une stratégie plus large de gouvernance minière et de sécurité financière, alors que la Côte d’Ivoire occupe une place centrale en Afrique de l’Ouest, notamment au sein de la CEDEAO et du GIABA, l’organisme régional de lutte contre le blanchiment.
Ce que dit la procédure et pourquoi elle compte
Le 9 septembre 2026, Justin Koné Katinan, quatrième vice-président du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire, a été convoqué au Service des enquêtes générales de la préfecture de police d’Abidjan. Sa convocation, remise deux jours plus tôt, intervient après une plainte déposée par le RHDP, le parti au pouvoir, contre lui et contre le PPA-CI. Le parquet et les responsables des deux camps n’avaient pas encore communiqué sur l’issue de l’audition au moment où les informations disponibles ont été rendues publiques.
Selon la plainte rapportée par la presse ivoirienne, le RHDP reproche à Koné Katinan des faits de diffamation, d’injure et de diffusion de fausses nouvelles. Le parti estime que ses déclarations attribuent au pouvoir une responsabilité directe dans l’essor de l’orpaillage clandestin, ainsi que dans des réseaux de drogue et de blanchiment d’argent. De son côté, l’opposition soutient que le problème est structurel et ancien, et qu’il ne peut être réduit à un simple angle sécuritaire ou à une polémique conjoncturelle.
Le cœur du dossier tient donc à la frontière entre accusation politique et imputations pénales. En Côte d’Ivoire, comme dans d’autres démocraties ouest-africaines, la loi sur la presse, la législation sur la cybercriminalité et le Code pénal peuvent être mobilisés contre des propos jugés attentatoires à l’honneur ou faux. Le RHDP affirme demander des preuves. L’opposition, elle, met en avant son droit à dénoncer un phénomène qui, selon elle, a pris une dimension systémique.
L’orpaillage clandestin, un contentieux plus large qu’un duel partisan
La séquence judiciaire ne peut pas être lue sans le fond du sujet. Les autorités ivoiriennes ont elles-mêmes reconnu l’ampleur du problème. Le 23 juillet 2026, le Conseil national de sécurité indiquait que plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal avaient été déguerpis entre 2021 et le premier semestre 2026. D’autres bilans relayés par la gendarmerie faisaient état, au 31 juillet 2026, de 1 114 sites démantelés et de 1 531 personnes interpellées sur la seule période du 1er janvier au 31 juillet 2026. Ces chiffres montrent une pression constante de l’État, mais aussi la résistance du phénomène.
La question n’est pas seulement policière. L’orpaillage clandestin abîme les terres, pollue les cours d’eau et fragilise les activités agricoles. Il expose aussi les jeunes à des circuits informels où circulent argent liquide, main-d’œuvre précaire et parfois stupéfiants. Dans les zones rurales, le phénomène nourrit une économie parallèle qui peut offrir des revenus rapides, mais qui laisse derrière elle des sols dégradés et des conflits d’usage. Dans les centres urbains, il alimente un autre débat : celui de la capacité de l’État à protéger ses ressources sans criminaliser indistinctement les communautés qui vivent de l’activité minière artisanale.
Le gouvernement veut montrer qu’il tient la ligne. La Présidence dit avoir renforcé ses outils de contrôle et de traçabilité, notamment avec le cadastre minier numérique, présenté comme un instrument de lutte contre la clandestinité. Sur le terrain, le ministre des Mines et les autorités administratives multiplient sensibilisation, déguerpissements et coordination sécuritaire. Mais la persistance du phénomène laisse penser que la réponse répressive, seule, ne suffit pas. Les réseaux disposent d’intérêts locaux, de complicités possibles et d’une capacité de reconstitution rapide.
Une affaire ivoirienne aux résonances ouest-africaines
Cette affaire dépasse la seule rivalité entre le RHDP et le PPA-CI. Elle pose une question plus large, familière à plusieurs pays de la région : comment concilier exploitation minière, sécurité, recettes publiques et protection de l’environnement ? En Afrique de l’Ouest, l’orpaillage illégal circule souvent à travers les frontières, avec des effets sur la stabilité locale, les finances publiques et les trafics connexes. C’est précisément pour cela que la Côte d’Ivoire mobilise aussi des cadres régionaux comme le GIABA et, plus largement, l’écosystème de la CEDEAO.
La portée continentale est également politique. À quelques mois de nouvelles séquences électorales et institutionnelles en Afrique de l’Ouest, les gouvernements cherchent à montrer qu’ils gardent la main sur les ressources stratégiques et sur l’ordre public. Les oppositions, elles, tentent d’installer le thème de la redevabilité. En Côte d’Ivoire, l’épisode Koné Katinan rappelle qu’un dossier minier peut devenir un test de rapport de force entre majorité et opposition, entre capitale et régions, et entre logique sécuritaire et exigence de transparence. La suite dépendra de la qualification retenue par la justice et de la capacité des acteurs politiques à déplacer le débat du registre de l’invective vers celui des preuves.