Un indicateur social qui change de nature

En Algérie, la baisse de l’analphabétisme ne raconte plus seulement un rattrapage scolaire. Elle ouvre une autre question, plus exigeante : que faire d’un capital humain désormais mieux armé pour lire, écrire et apprendre ? Dans un pays où la diversification économique reste une priorité, l’enjeu se déplace vers la productivité, l’emploi et la qualification.

Ce débat dépasse la seule statistique. Il touche l’Algérie urbaine et l’Algérie des régions, les femmes adultes qui reprennent une formation, les jeunes qui basculent vers des filières courtes, et les secteurs économiques qui manquent encore de compétences adaptées. À l’échelle du continent, il renvoie à une question largement partagée : comment transformer les progrès scolaires en emplois durables.

Un programme ancien, des résultats désormais mesurables

Le taux d’analphabétisme en Algérie est désormais de 4,7 %, selon le directeur de l’Office national d’alphabétisation et d’enseignement pour adultes, Hicham Brim. La même source officielle précise que la stratégie nationale lancée en 2008 a accueilli plus de 5,4 millions d’apprenants, dont 3,7 millions ont obtenu un diplôme d’alphabétisation, soit 68,57 % des effectifs. Ces chiffres ont été relayés par plusieurs médias algériens et recoupés par l’agence de presse nationale.

Le mouvement est net par rapport aux données publiques disponibles sur les années précédentes. Une information reprise en Algérie en 2025 indiquait déjà un taux de 7,4 % en juillet 2022. Le passage à 4,7 % en 2026 traduit donc un recul sensible, même si les méthodes de mesure détaillées ne sont pas exposées dans le communiqué.

Le visage de ce progrès est surtout féminin. Pour l’année scolaire 2024-2025, 265 643 apprenants étaient inscrits dans les classes d’alphabétisation, dont 244 873 femmes, soit 92,18 % des effectifs. Ce déséquilibre dit beaucoup de l’histoire sociale du pays. Il montre aussi que l’alphabétisation reste, pour une large part, un outil de réparation d’inégalités anciennes.

De la lecture de base au travail : la passerelle reste fragile

Le cœur du sujet se trouve là. Savoir lire n’équivaut pas encore à accéder à un métier. En 2024-2025, seuls 1 880 diplômés des classes d’alphabétisation ont poursuivi par l’enseignement à distance, et 538 ont rejoint la formation professionnelle. À cette échelle, la transition entre rattrapage scolaire et insertion économique demeure étroite.

Cette faiblesse a un coût concret. La Banque mondiale rappelle que l’économie algérienne continue de dépendre fortement des hydrocarbures, même si la croissance hors hydrocarbures est restée robuste. Dans son actualisation de juin 2025, l’institution souligne que le pays doit renforcer sa productivité pour soutenir une croissance plus durable et plus diversifiée. Le même diagnostic ressort des travaux du Fonds monétaire international, qui insiste sur les vulnérabilités budgétaires liées aux revenus pétroliers et gaziers.

Dans ce contexte, un meilleur niveau d’alphabétisation ne produit pas automatiquement des revenus plus élevés. Il doit être suivi par des compétences utiles au marché du travail, par des formations courtes, par des passerelles vers l’apprentissage et par un meilleur accès aux dispositifs publics. C’est une inférence de politique publique, mais elle s’appuie sur deux constats convergents : la Banque mondiale appelle à des gains de productivité, tandis que l’OCDE et les Nations unies rappellent que le capital humain reste central dans la création d’emplois productifs.

Le gouvernement algérien donne d’ailleurs un signal dans ce sens. Les services de l’éducation et de l’enseignement supérieur mettent davantage en avant le numérique, l’innovation, les filières professionnelles et l’université créatrice de richesse. Cette orientation ne règle pas tout, mais elle montre que la question du savoir de base n’est plus isolée du débat économique.

Ce que l’Algérie regarde aussi du côté africain

L’Algérie se situe en Afrique du Nord, dans un espace où les enjeux d’éducation, d’emploi des femmes et de diversification productive se croisent avec ceux de l’intégration régionale. La Commission économique pour l’Afrique souligne depuis plusieurs années que la faiblesse de la diversification freine la création d’emplois durables dans la région maghrébine. De son côté, la Banque africaine de développement inscrit désormais son action en Algérie dans une stratégie 2025-2030 axée sur la diversification économique et l’intégration régionale.

Cette lecture continentale compte. Dans plusieurs pays africains, les progrès scolaires ont été réels, mais ils ne se traduisent pas toujours par davantage d’activité formelle, surtout pour les femmes et les jeunes. L’expérience algérienne est donc utile au-delà de ses frontières : elle montre qu’une politique d’alphabétisation peut réussir, à condition d’être reliée à la formation, au numérique, à l’artisanat qualifié et à l’entrepreneuriat local.

Le pays dispose d’ailleurs d’un appareil institutionnel déjà structuré, avec l’Office national d’alphabétisation et d’éducation des adultes placé sous tutelle du ministère de l’Éducation nationale. Cette organisation compte dans un continent où beaucoup de programmes d’adultes restent fragmentés. En Algérie, le défi n’est plus seulement de tenir un chiffre bas. Il est de convertir cette base éducative en mobilité sociale, en emploi et en productivité hors hydrocarbures.