Quand un gisement algérien devient un test de circulation du capital africain

L’Algérie cherche depuis plusieurs années à convertir ses hydrocarbures en levier industriel, plutôt qu’en simple rente. Le dossier de Hassi Bir Rekaiz s’inscrit exactement dans cette logique : produire davantage, sécuriser des contrats complexes et faire travailler des entreprises africaines sur un chantier nord-africain de grande ampleur.

Le signal est d’autant plus important qu’il dépasse le seul secteur pétrolier. Il touche à la place de l’Algérie dans la ZLECAf, la Zone de libre-échange continentale africaine, et à la capacité des banques panafricaines à financer des projets transfrontaliers sans passer par les circuits habituels de l’extérieur du continent.

Un projet déjà structuré autour d’un consortium international

Le 5 mai 2026, Sonatrach a annoncé la signature d’un contrat EPC — engineering, procurement and construction, c’est-à-dire ingénierie, approvisionnement et construction — pour lancer la deuxième phase du développement du champ de Hassi Bir Rekaiz, dans le bassin de Berkine, entre Ouargla et El Oued. Le contrat a été conclu avec un consortium associant Petrojet et Arkad S.p.A., aux côtés de l’association Sonatrach/PTTEP qui opère le gisement.

La semaine dernière, Afreximbank a ajouté une pièce financière à cet échafaudage industriel : une facilité de 200 millions de dollars en faveur de Shoreline Power Company Limited, société nigériane, et de ses coemprunteurs, dont Arkad S.p.A. Cette enveloppe doit couvrir notamment les garanties contractuelles et le fonds de roulement liés à la part d’Arkad dans un contrat évalué à 980 millions de dollars pour la phase 2a du projet.

Selon les éléments rendus publics par la banque et repris par plusieurs médias de la région, cette facilité se décompose en deux volets : 110 millions de dollars pour les garanties et les besoins de trésorerie d’Arkad, puis 90 millions renouvelables pour Shoreline et ses filiales sur d’autres projets énergétiques autorisés.

Ce que change le financement d’Afreximbank

Le cœur de l’affaire n’est pas seulement le montant. Il est dans l’architecture du financement. Afreximbank utilise ici ses instruments de garantie et de financement liés aux projets, conçus pour soutenir les contrats EPC et les entreprises capables d’exécuter des ouvrages lourds sur le continent. La banque dit vouloir favoriser les entrepreneurs africains sur les grands marchés d’infrastructure, un objectif affiché depuis son programme EPC lancé en 2023.

Dans le cas de Hassi Bir Rekaiz, la portée est double. Pour l’Algérie, la montée en capacité du gisement vers 50 000 à 60 000 barils par jour doit renforcer les exportations et consolider les recettes en devises de Sonatrach. Pour les entreprises impliquées, le projet donne un débouché à des compétences d’ingénierie venues de plusieurs pays africains, avec une chaîne de valeur qui passe par le Nigeria, l’Italie, l’Égypte et l’Algérie.

L’effet emploi est aussi mis en avant. Afreximbank évoque environ 6 000 emplois directs et indirects autour du projet. Ce chiffre doit être lu avec prudence, car il dépend du phasage réel du chantier, des sous-traitances locales et des besoins d’exploitation à long terme. Mais l’ordre de grandeur montre bien qu’il ne s’agit pas d’un simple contrat financier ; il s’agit d’un projet d’écosystème.

Pour les entreprises algériennes de sous-traitance, l’enjeu est concret : accès aux commandes, transfert de compétences, normes de sécurité, logistique dans le sud du pays. Pour la population, l’impact dépendra surtout de la capacité du projet à irriguer les wilayas concernées en emploi qualifié, services et activité industrielle locale, et pas seulement en exportations supplémentaires.

Alger, vitrine continentale et terrain d’essai pour l’intégration africaine

L’annonce intervient dans un contexte où Alger cherche à se positionner comme place forte de l’intégration économique africaine. La quatrième Foire commerciale intra-africaine, organisée à Alger en septembre 2025, a été présentée comme un succès, avec 48,3 milliards de dollars d’accords signés selon Afreximbank et 23 milliards de dollars de contrats et engagements export annoncés pour l’Algérie par l’agence de presse publique APS.

Cette séquence compte. Elle montre qu’au-delà des discours sur l’Afrique comme marché unique, certains projets deviennent des bancs d’essai très concrets. Hassi Bir Rekaiz illustre une chose simple : l’intégration africaine se mesure aussi à la capacité d’une banque panafricaine à financer une société nigériane pour exécuter un contrat en Algérie, au bénéfice d’un consortium multicontinental piloté depuis le continent.

Pour l’Algérie, l’enjeu stratégique est clair : transformer ses ressources en capacité productive, tout en ouvrant davantage son marché aux compétences africaines. Pour Afreximbank, l’opération sert de démonstration. La banque veut prouver qu’elle peut soutenir les grands travaux sans réduire l’Afrique à un rôle de cliente. Elle veut la faire passer au rang d’architecte et de financeur de ses propres infrastructures.

Ce qu’il faudra surveiller maintenant, ce n’est pas seulement le décaissement de la facilité. C’est le calendrier d’exécution du contrat EPC, le rythme réel de montée en production du champ, et la part effective des entreprises africaines dans la chaîne de sous-traitance. C’est là que se verra si Hassi Bir Rekaiz reste un grand communiqué ou devient un précédent durable pour les projets énergétiques du continent.