Une entreprise africaine peut aujourd’hui vendre à l’étranger sans quitter son bureau. Mais elle peut encore se heurter à des formalités différentes, à des paiements coûteux et à des règles qui changent à chaque frontière. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui vise à faciliter les échanges entre pays du continent, ne supprimera ces obstacles que si ses engagements deviennent des pratiques concrètes.
Un marché commun encore difficile à parcourir
Le commerce entre pays africains reste une part limitée des échanges du continent. Afreximbank estime qu’il a atteint 206,6 milliards de dollars en 2024, soit 15,3 % du commerce total africain. D’autres estimations, fondées sur des périmètres ou des méthodes différents, donnent des montants supérieurs. Les chiffres ne sont donc pas parfaitement comparables. Ils dessinent néanmoins le même constat : les échanges régionaux progressent, mais restent loin du potentiel attendu.
La ZLECAf promet un vaste marché intégré, souvent évalué à plusieurs milliers de milliards de dollars. Mais un accord commercial ne suffit pas à rendre les opérations simples. Les entreprises doivent composer avec des procédures douanières longues, des documents non harmonisés, des infrastructures inégales et des réglementations nationales parfois divergentes. Aux frontières et dans les ports, ces coûts pèsent particulièrement sur les petites entreprises, qui disposent de moins de trésorerie et de personnel spécialisé.
À Lagos, au Nigeria, la conférence Moonshot 2026 a placé le commerce parmi les thèmes de ses échanges, selon son programme officiel. L’événement s’est tenu les 28 et 29 octobre 2026. Dans la matière rapportée autour de cette rencontre, Adetola Onayemi, dirigeant de Norebase et spécialiste du commerce transfrontalier, met l’accent sur l’écart entre les textes et leur application. Son diagnostic rejoint les difficultés relevées par les travaux consacrés à l’intégration commerciale.
La technologie peut simplifier, pas remplacer les réformes
Onayemi défend notamment l’harmonisation des documents commerciaux et une meilleure interconnexion des paiements numériques. Pour une société qui expédie des marchandises dans plusieurs pays, des formulaires compatibles et des règles plus lisibles peuvent limiter les retards. Des paiements transfrontaliers plus rapides peuvent aussi réduire le coût et l’incertitude des transactions, surtout pour les petites structures.
Une infrastructure existe déjà : le Système panafricain de paiement et de règlement, ou PAPSS. Développé par Afreximbank avec le secrétariat de la ZLECAf, il permet aux institutions participantes d’effectuer des paiements transfrontaliers en monnaies locales. Son existence ne garantit toutefois pas un accès uniforme dans chaque pays. La couverture des banques et prestataires, les règles de conformité et la confiance des entreprises restent déterminantes.
Le Fonds monétaire international souligne que l’interopérabilité des systèmes nationaux, la coordination des règles et la numérisation des procédures commerciales peuvent soutenir les échanges. Mais le numérique ne fait pas disparaître les contrôles douaniers, les routes dégradées ou les frais portuaires. Sans réforme administrative et coopération entre États, une plateforme efficace risque de ne bénéficier qu’aux entreprises déjà bien équipées.
Les gains potentiels ne se répartissent pas automatiquement de façon égale. Les grandes sociétés peuvent financer des équipes juridiques et logistiques. Les commerçants informels, les petites entreprises et les producteurs éloignés des grands ports restent plus exposés aux frais, aux délais et à l’accès limité aux services financiers. Pour eux, simplifier les formalités et rendre les paiements accessibles compte autant que lancer de nouveaux outils.
Une mise en œuvre qui dépend des États et des entreprises
La ZLECAf avance par étapes. Les pays doivent appliquer les réductions tarifaires prévues, s’entendre sur l’origine des marchandises et adapter leurs règles nationales. Les protocoles sur le commerce numérique ouvrent aussi un chantier essentiel : encadrer les transactions en ligne et la circulation des données sans créer de nouvelles barrières. La ratification et l’application concrète des textes restent toutefois du ressort des États.
Les entreprises ont, elles aussi, un rôle à jouer. Onayemi les invite à utiliser les mécanismes de la ZLECAf et à signaler les blocages rencontrés. Cette remontée du terrain peut aider les gouvernements à repérer les obstacles récurrents. Elle ne doit pas pour autant transférer aux sociétés la responsabilité de faire appliquer un accord qui relève d’abord des pouvoirs publics.
Les autorités doivent publier des procédures accessibles, traiter les plaintes et rendre les contrôles plus prévisibles. Les banques centrales et les régulateurs financiers peuvent faciliter les paiements compatibles, tout en protégeant les usagers. Enfin, les organisations professionnelles et les acteurs locaux doivent pouvoir vérifier si les changements annoncés réduisent effectivement les délais et les coûts, y compris hors des grands centres économiques.
Un enjeu régional au-delà des seules plateformes
Pour le Nigeria, première économie d’Afrique de l’Ouest, l’enjeu concerne les échanges avec ses voisins de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). À l’échelle continentale, les obstacles diffèrent selon les corridors, les monnaies et les infrastructures. Une solution utile entre deux marchés ne peut donc pas être supposée efficace partout. L’intégration suppose des accords communs, mais aussi des ajustements adaptés aux réalités régionales.
Le rebond mesuré par Afreximbank en 2024 montre que les échanges intra-africains ne sont pas immobiles. Pourtant, une hausse annuelle ne prouve pas que les obstacles structurels ont disparu. Les prochains indicateurs à suivre sont la mise en œuvre des règles de la ZLECAf, l’élargissement effectif des réseaux de paiement et l’évolution des délais aux frontières. C’est à ces résultats, plus qu’aux annonces, que se mesurera la portée du marché continental.