Dans les grands projets gaziers, posséder une part du capital ne garantit pas de maîtriser les opérations. Au large du Mozambique, la compagnie publique ENH entre désormais dans une activité technique exigeante : le forage en mer. L’enjeu dépasse le nombre de puits. Il porte sur l’expérience que des équipes mozambicaines pourront acquérir et réutiliser.
Du partenariat financier au travail opérationnel
Le Mozambique développe ses ressources gazières dans le bassin du Rovuma, au nord du pays, tandis que la participation des entreprises et des travailleurs locaux reste un enjeu central. La province de Cabo Delgado accueille plusieurs projets majeurs. Coral Sul, première unité flottante de liquéfaction du pays, produit du gaz depuis 2022. Coral Norte doit compléter cette installation à partir de 2028.
Cette expansion s’inscrit aussi dans un cadre régional. Le Mozambique appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui promeut notamment la coopération énergétique et les chaînes d’approvisionnement régionales. Le développement des compétences locales pourrait ainsi compter au-delà des frontières mozambicaines, si les capacités acquises trouvent des débouchés dans d’autres projets de la région.
Le 1er novembre 2026, une campagne de forage et de complétion de puits a commencé pour Coral Norte, dans la zone 4 du bassin du Rovuma. L’Institut national du pétrole (INP), l’autorité de régulation du secteur, avait annoncé jusqu’à six puits : quatre lors d’une première phase, puis deux lors d’une seconde. La campagne doit durer environ 270 jours, soit près de neuf mois, selon l’INP. L’ENH évoque une durée estimée à dix mois. Les informations publiées par l’INP sur la campagne de forage et le communiqué de l’ENH confirment le calendrier général et le nombre maximal de puits.
Les opérations sont confiées à ENH-Saipem Drilling Company, une société détenue à 51 % par l’ENH et à 49 % par le groupe italien Saipem. Le navire-sonde Saipem 12000 réalise les travaux. La compagnie publique affirme que des techniciens mozambicains participent directement aux opérations aux côtés des spécialistes de Saipem. C’est une première pour une entreprise à participation mozambicaine dans le forage offshore, c’est-à-dire en mer.
Le contenu local, entre règle et capacité réelle
Cette présence s’inscrit dans la loi n° 9/2026 sur le contenu local, adoptée le 3 juin. Elle établit un cadre pour la participation des fournisseurs et de la main-d’œuvre mozambicains aux activités pétrolières et gazières. Mais une obligation juridique ne crée pas, à elle seule, des compétences techniques. La campagne servira donc aussi à mesurer la place réellement confiée aux équipes nationales et la nature de leur expérience. Le cadre légal recensé par l’INP comprend cette loi ainsi que la nouvelle législation pétrolière.
Pour l’ENH, l’enjeu est de dépasser le rôle d’actionnaire public dans les grands projets. Participer à une campagne de forage peut permettre à ses équipes d’apprendre au contact d’opérations concrètes, sous réserve que les responsabilités confiées soient substantielles et que les compétences soient ensuite conservées. Le média mozambicain Zitamar News relève que cette participation opérationnelle distingue l’expérience de terrain d’une simple présence au capital.
La portée économique dépendra également des contrats accessibles aux entreprises nationales, de la formation et de la continuité des emplois. Les activités offshore sont spécialisées et mobilisent de grands prestataires. Les retombées ne se diffuseront donc pas automatiquement vers les petites entreprises, les travailleurs indépendants ou les habitants des zones éloignées des bases logistiques. À Pemba et dans le reste de Cabo Delgado, l’accès aux marchés et aux emplois dépendra notamment des critères de qualification et de la capacité des fournisseurs locaux à répondre aux besoins du secteur.
Un projet majeur, des retombées à vérifier
Coral Norte prévoit une unité flottante qui extraira et liquéfiera le gaz en mer. Sa capacité annoncée est de 3,55 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié par an. La décision finale d’investissement a été signée à Maputo le 2 octobre 2025, et non en 2026. L’INP et Eni indiquent un investissement d’environ 7,2 milliards de dollars. L’unité était en construction en Corée du Sud ; l’INP estimait son avancement à 72 % à la fin octobre 2026. La décision d’investissement annoncée par Eni et le compte rendu de l’INP confirment la date et les principaux paramètres du projet.
Avec Coral Sul, Coral Norte pourrait porter la capacité mozambicaine de production de GNL à environ sept millions de tonnes annuelles. Cette hausse renforcerait le poids du pays dans les exportations énergétiques. Elle ne dit cependant pas, à elle seule, quelle part de la valeur sera captée dans l’économie nationale, ni comment les bénéfices se répartiront entre l’État, les entreprises et les populations.
Le projet s’inscrit dans une trajectoire où les grands investissements gaziers coexistent avec des attentes fortes en matière d’emplois, de recettes publiques et de développement industriel. Les bénéfices attendus pour les finances nationales ne se confondent pas avec des retombées directes pour chaque ménage. À l’échelle de la SADC, la question est aussi de savoir si l’essor du gaz favorisera des échanges et des compétences partagés, plutôt qu’une économie tournée uniquement vers l’exportation.
Les prochains repères seront l’achèvement de l’unité flottante, le maintien de l’objectif de production en 2028 et le bilan concret de la campagne de forage. Pour juger le contenu local, il faudra regarder au-delà de l’annonce : combien de techniciens mozambicains auront travaillé sur le navire, quelles responsabilités ils auront exercées et si cette expérience débouchera sur d’autres contrats.