Un sport de spectacle, mais aussi un test industriel
Sur les plans d’eau, la promesse est séduisante : faire courir des bateaux 100 % électriques, attirer des investisseurs, parler d’environnement sans renoncer à la vitesse. La victoire de Team Drogba Global Africa à Monaco a offert à cette discipline une visibilité rare, au moment même où elle cherche à prouver qu’un championnat peut servir de vitrine à une économie maritime plus propre.
Cette séquence dit quelque chose d’important pour les villes africaines côtières. Elles ne cherchent pas seulement des événements prestigieux. Elles veulent des infrastructures, des emplois, des recettes portuaires, du tourisme et des technologies utiles à long terme. Dans ce cadre, les courses E1 ne sont pas un sujet anecdotique. Elles interrogent la manière dont le continent peut transformer ses espaces maritimes en actifs économiques réels.
Un championnat né pour conjuguer innovation et image
L’E1 World Championship est présenté par ses organisateurs comme le premier championnat mondial de bateaux de course entièrement électriques. La compétition est portée par Alejandro Agag, déjà associé à la Formule E, et elle met en avant des équipes portées par des personnalités connues, dont Didier Drogba, LeBron James, Rafael Nadal, Will Smith, Marc Anthony, Tom Brady et Steve Aoki. Le championnat affirme aussi vouloir contribuer à la protection et à la restauration des eaux urbaines et côtières.
Le principe repose sur un double pari. D’abord, montrer que la propulsion électrique peut s’imposer sur l’eau comme elle l’a fait sur d’autres terrains sportifs. Ensuite, utiliser l’audience du sport pour parler de biodiversité marine, de réduction du bruit et d’innovation dans la plaisance. Cette logique de démonstration est au cœur du discours officiel autour des RaceBirds, ces embarcations électriques utilisées dans la série.
En septembre 2024, le Fonds pour le Développement des Exportations en Afrique, ou FEDA, la branche d’investissement à impact d’Afreximbank, a annoncé une prise de participation stratégique dans Team Drogba. L’institution a alors relié cet investissement à sa stratégie CANEX, qui associe sport, industries créatives et rayonnement économique africain. C’est un signal important : une institution africaine de financement ne voit pas seulement ici une équipe sportive, mais aussi une plateforme d’image et de développement.
L’Afrique côtière, un terrain d’essai bien réel
Le continent donne à cette compétition un terrain de projection évident. L’Union africaine rappelle que l’Afrique dispose de plus de 13 millions de kilomètres carrés de zones économiques exclusives et d’environ 47 000 kilomètres de côtes. La Banque mondiale rappelle, de son côté, que l’économie bleue africaine génère déjà près de 300 milliards de dollars par an et soutient environ 49 millions d’emplois, selon l’estimation citée par l’institution.
Ces chiffres ne décrivent pas un décor abstrait. Ils renvoient à des ports saturés, à des corridors commerciaux, à des zones de pêche, à des lagunes urbaines, à des littoraux fragilisés par l’érosion et à des économies locales où le transport maritime compte autant que l’image donnée à l’international. La Commission économique pour l’Afrique souligne d’ailleurs que plus de 90 % des importations et exportations africaines passent par la mer. En Afrique de l’Ouest, cette dépendance structurelle est encore plus sensible pour les chaînes d’approvisionnement et la sécurité alimentaire.
Dans ce contexte, une course peut-elle changer la donne ? Pas à elle seule. Elle peut toutefois ouvrir une porte. Un événement comme l’E1 met en avant des façades maritimes que des villes cherchent souvent à valoriser autrement que par le commerce brut ou la congestion portuaire. Lagos l’a compris en accueillant la première manche africaine annoncée du championnat en 2025, et Luanda est désormais inscrite au calendrier 2026, avec des dates officielles fixées aux 12 et 13 septembre. Le retour à Lagos est lui aussi prévu dans le calendrier 2026, les 3 et 4 octobre.
Ce que la visibilité apporte, et ce qu’elle ne remplace pas
Pour des villes comme Abidjan, Lagos ou Luanda, l’intérêt est clair. Une compétition internationale attire des images, des sponsors, des visiteurs et une narration positive. Elle peut aussi renforcer des filières connexes : hôtellerie, transport, production audiovisuelle, événementiel, formation technique. C’est précisément l’argument avancé par Afreximbank lorsqu’elle parle de sport, de tourisme et d’attractivité des territoires.
Mais la visibilité ne remplace pas l’investissement productif. Une véritable économie bleue exige des ports mieux équipés, des quais modernisés, des chaînes logistiques fiables, des compétences maritimes, des systèmes de surveillance côtière, de la recherche appliquée et des politiques de pêche durable. Sans cela, une compétition électrique reste une parenthèse séduisante, utile pour l’image mais insuffisante pour transformer durablement une façade maritime. Cette distinction est essentielle, surtout dans des pays où le formel et l’informel coexistent, et où le littoral nourrit autant l’économie que la vie quotidienne.
Le sujet comporte aussi un angle de gouvernance. L’E1 est liée à des investisseurs et à des partenaires souvent exposés aux critiques de sportwashing et de greenwashing, en particulier lorsque la transition écologique mise en avant cohabite avec une économie toujours très dépendante des hydrocarbures. Cette tension ne disqualifie pas le projet, mais elle oblige à le lire avec prudence. Un territoire gagne peu à accueillir un grand événement s’il ne récupère ni compétences, ni normes, ni infrastructures après la fête.
Une portée panafricaine à surveiller de près
La portée du dossier dépasse le cas de Didier Drogba. Elle touche à une question plus large : comment faire du littoral africain autre chose qu’un espace de transit ou de congestion ? La réponse passe par les communautés économiques régionales, les ports, les banques de développement, les villes côtières et les politiques maritimes nationales. Dans cette équation, la ZLECAf, la Zone de libre-échange continentale africaine, ajoute un enjeu supplémentaire : améliorer les échanges intra-africains suppose aussi des ports plus efficaces et des chaînes maritimes plus compétitives.
Autrement dit, l’E1 peut servir d’accélérateur narratif. Elle peut même devenir un marqueur d’ambition pour des capitales côtières qui veulent exister dans la compétition mondiale autrement que par leurs crises. Mais sa vraie mesure se fera ailleurs : dans la capacité des États, des ports et des investisseurs africains à convertir cette vitrine en projets concrets. Le calendrier 2026 offrira vite un test, avec Luanda en septembre puis Lagos en octobre. C’est là que se verra la différence entre événement spectaculaire et dynamique économique durable.