La formation, nouveau point d’entrée du numérique africain

En Afrique, la course à l’intelligence artificielle ne se joue pas seulement dans les centres de données ou dans les laboratoires. Elle se joue aussi dans les salles de formation, sur les plateformes gratuites et dans les certificats qui ouvrent une première porte vers l’économie numérique. C’est là que se construit l’usage. Et, souvent, c’est là que se prépare la fidélité future à un écosystème technologique.

Le 28 août 2026, UNITAR et HP ont lancé un programme destiné à plus de 2 000 participantes et participants issus de 11 pays anglophones d’Afrique subsaharienne. L’initiative, financée par le Japon, promet un module de “littératie” numérique et IA appliquée aux affaires, avant un travail de mise en relation avec des partenaires et investisseurs. Le message est clair : la compétence précède l’achat, et parfois même elle façonne le marché.

Un continent où la règle s’écrit désormais à Addis-Abeba et dans les capitales

Cette séquence arrive dans un moment où l’Union africaine a fixé un cadre continental. En juillet 2024, les États membres ont adopté la Continental Artificial Intelligence Strategy, qui place au premier plan les compétences, les données, les infrastructures, la gouvernance et la coopération régionale. En mai 2025, l’UA a aussi réaffirmé que l’IA devait devenir une priorité stratégique pour le continent.

Ce cadrage compte. Il rappelle que le marché africain de l’IA ne peut pas être réduit à une simple extension commerciale des grandes firmes. Les institutions africaines cherchent à construire leurs propres règles, à partir de leurs priorités économiques et sociales. La logique est continentale, mais l’exécution reste nationale : la formation, la régulation et l’accès à l’infrastructure se décident à Abuja, Nairobi, Pretoria, Kigali, Accra ou Dakar, bien avant de se traduire dans les usages quotidiens.

Pourquoi les groupes privés investissent d’abord dans les compétences

HP n’avance pas à découvert. Sa plateforme HP LIFE affirme avoir formé, depuis 2016, des apprenants dans plus de 200 pays et territoires, avec plus de 4,8 millions de cours suivis. La société dit aussi avoir enrichi son contenu en 2025 avec de nouveaux modules, dont un cours consacré à l’IA pour les professionnels. L’objectif est simple : créer un réflexe d’usage avant que les entreprises locales ne passent à l’achat d’outils plus coûteux.

Cette stratégie n’est pas isolée. En Afrique du Sud, Google a lancé en février 2025 une initiative de montée en compétences en cybersécurité, avec jusqu’à 12 000 places de certification, dans le prolongement de ses investissements africains. Microsoft a, pour sa part, annoncé en janvier 2025 un programme d’IA visant un million de Sud-Africains d’ici 2026. Dans les deux cas, l’apprentissage gratuit sert aussi de porte d’entrée vers un écosystème logiciel, cloud et services.

Des promesses de croissance, mais aussi une bataille pour la valeur

Le débat dépasse la pédagogie. Selon la Banque africaine de développement, un déploiement inclusif de l’IA pourrait ajouter jusqu’à 1 000 milliards de dollars au PIB africain d’ici 2035. L’institution identifie cinq leviers déterminants : les données, la puissance de calcul, les compétences, la confiance et le capital. Cette grille est importante, car elle montre que la formation n’est qu’un maillon d’une chaîne beaucoup plus large.

La BAD estime aussi que les gains de l’IA devraient se concentrer dans quelques secteurs à fort impact, notamment l’agriculture, le commerce, l’industrie, la finance et la santé. Autrement dit, l’enjeu ne se limite pas aux start-up de la tech. Il touche aussi les PME, les services publics, les coopératives, les banques, les hôpitaux et les chaînes logistiques. Pour ces acteurs, la question n’est pas seulement d’apprendre à “utiliser l’IA”, mais de comprendre où la valeur restera, et chez qui elle sera captée.

Dans ce contexte, les formations gratuites jouent un rôle ambivalent. Elles réduisent une barrière d’entrée réelle, surtout pour les jeunes, les entrepreneures, les PME et les apprenants qui n’ont pas accès à des cursus onéreux. Mais elles servent aussi de vitrine commerciale. Elles installent un vocabulaire, des outils et des habitudes. Plus tard, lorsqu’une entreprise grandit, elle tend à acheter ce qu’elle connaît déjà.

Ce que l’Afrique doit surveiller maintenant

Le rapport de force est donc net. D’un côté, les grands groupes numériques testent, forment et ancrent leurs solutions dans les usages locaux. De l’autre, l’Union africaine et plusieurs gouvernements essaient de bâtir une souveraineté plus concrète : règles de gouvernance, données de qualité, capacités de calcul, financement et formation adaptée aux marchés africains. La bataille n’oppose pas l’Afrique au numérique ; elle oppose deux manières de distribuer la valeur créée par ce numérique.

La portée continentale est immédiate. Les prochains mois diront si les programmes de formation débouchent sur des emplois réels, des solutions adaptées aux langues et aux marchés africains, et des achats technologiques négociés à meilleures conditions. Ils diront aussi si les politiques publiques, des plans nationaux aux cadres de l’UA, parviennent à transformer l’enthousiasme autour de l’IA en capacité locale durable. Le test, désormais, ne porte plus sur la promesse. Il porte sur la maîtrise.