Quand les minerais ne suffisent plus

L’Afrique du Sud connaît bien le paradoxe. Le pays extrait depuis longtemps des métaux stratégiques, mais une partie de la valeur ajoutée s’échappe encore à l’étranger. Dans l’hydrogène vert, ce décalage devient plus visible. Le platine et l’iridium, très recherchés pour certains électrolyseurs, se trouvent en grande quantité sur le sol sud-africain. Pourtant, l’outil industriel qui transforme l’eau en hydrogène restait jusqu’ici surtout importé. Les autorités cherchent désormais à combler ce vide par la fabrication locale et la formation d’une chaîne de valeur complète.

Le sujet dépasse la seule énergie. Il touche à la réindustrialisation, à l’emploi qualifié et à la place du pays dans la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), l’organisation régionale qui pousse l’intégration industrielle et énergétique dans la sous-région. Pretoria mise aussi sur ses atouts miniers, sur ses universités et sur ses entreprises pour ne plus exporter seulement des ressources, mais aussi des équipements et des composants.

Un petit appareil, un signal industriel

Vendredi 31 juillet 2026, Sasol a présenté à Sasolburg un électrolyseur de 2 kW développé localement dans le cadre du programme Hydrogen South Africa, ou HySA, porté par le département sud-africain chargé de la science et de l’innovation, avec le SANEDI, organisme public de développement énergétique, et l’Université du Nord-Ouest. L’équipement doit être installé sur le campus de recherche et de technologie de Sasol à Sasolburg, pour tester la production d’hydrogène dans des conditions réelles, avec une alimentation renouvelable variable.

HySA n’est pas une création improvisée. Le programme a été lancé il y a près de deux décennies pour développer les technologies de l’hydrogène et des piles à combustible, avec un accent sur la valorisation des métaux du groupe du platine. Les documents officiels sud-africains rappellent que le pays possède environ 75 % des réserves mondiales connues de ces métaux, dont le platine et l’iridium, qui entrent dans les électrolyseurs PEM, un type d’appareil adapté à l’hydrogène vert.

Le message industriel est clair. Le pays ne veut plus être seulement un fournisseur de matières premières, mais aussi un producteur d’équipements. Cette logique de beneficiation, c’est-à-dire de transformation locale des minerais en produits à plus forte valeur, revient souvent dans les politiques économiques sud-africaines. Elle est aussi défendue dans les stratégies publiques sur l’hydrogène vert et dans plusieurs annonces récentes liées au développement de composants, de catalyseurs et de piles à combustible.

Pourquoi ce jalon compte pour Pretoria et pour la région

Le choix de Sasolburg n’est pas anodin. Sasol y concentre une partie de ses activités chimiques et énergétiques en Afrique du Sud. Le site devient un terrain d’essai pour relier recherche, industrie et usages réels. Cette proximité entre laboratoire et usine est importante. Elle permet de tester la résilience des électrolyseurs face à une électricité renouvelable intermittente, mais aussi de former des techniciens, des ingénieurs et des fournisseurs locaux.

À l’échelle économique, l’enjeu est plus vaste. Les métaux du groupe du platine pèsent lourd dans les exportations minières sud-africaines. Les documents gouvernementaux et les rapports de stratégie évoquent un potentiel de création d’emplois dans la chaîne hydrogène, depuis la recherche jusqu’à la fabrication, puis jusqu’à la logistique et à l’exportation. Le gouvernement parle même de centaines de milliers d’emplois potentiels à l’horizon 2050 dans la chaîne de valeur de l’hydrogène vert. Ces projections restent des scénarios, pas des garanties. Mais elles montrent l’ampleur des attentes.

Pour les populations, le sujet se joue à deux niveaux. Dans les villes industrielles comme Sasolburg ou Secunda, il peut ouvrir des débouchés pour la maintenance, l’électromécanique, la chimie et l’ingénierie. Dans les zones minières, il peut soutenir une nouvelle demande pour des minerais déjà produits sur place. En revanche, sans politique claire de localisation, la valeur pourrait encore se concentrer chez quelques grands groupes et laisser peu de retombées aux PME, aux sous-traitants et aux travailleurs peu qualifiés.

La dimension régionale compte aussi. L’Afrique australe dispose d’atouts complémentaires : ressources minières en Afrique du Sud, potentiel solaire et éolien dans plusieurs pays voisins, corridors logistiques vers les ports, et marchés industriels encore en construction. Un pays comme l’Afrique du Sud peut donc servir de base industrielle à des projets régionaux d’hydrogène, à condition de construire des normes communes, des infrastructures et des débouchés. C’est précisément le type de discussion que la SADC met de plus en plus en avant dans ses rendez-vous sur l’industrialisation.

Ce que cela annonce pour la suite

Ce premier électrolyseur local ne règle rien à lui seul. Mais il marque une étape politique et technique. L’Afrique du Sud a déjà fixé des objectifs ambitieux pour sa filière hydrogène, avec des cibles de production et de capacité d’électrolyse à moyen terme. Elle cherche aussi à attirer des capitaux européens et à s’insérer dans les chaînes de certification internationales, afin que son hydrogène soit reconnu comme bas carbone sur les marchés mondiaux.

Le vrai test viendra plus haut dans la chaîne. Le consortium HySHiFT, dans lequel Sasol figure, prépare un projet bien plus ambitieux autour d’un électrolyseur de 200 MW à Secunda pour produire notamment du carburant d’aviation durable. D’autres projets publics et privés avancent aussi dans le pays, de Johannesburg au Cap. Si ces annonces se concrétisent, l’Afrique du Sud pourrait devenir un acteur régional de référence, non seulement comme exportateur de métaux, mais comme producteur d’outils, de molécules et de savoir-faire industriels. Le cap est posé. Reste à transformer l’essai en capacité industrielle durable.