À Pretoria, le débat sur la migration ne se limite plus aux frontières. Il touche désormais la sécurité, l’emploi, les services publics et la place de l’Afrique du Sud dans sa propre région. Dans un pays qui reste la première économie du continent, la façon de gérer les mobilités africaines est devenue un test politique autant qu’un enjeu de cohésion nationale.
Le sujet est d’autant plus sensible que les tensions autour des étrangers reviennent par vagues depuis des années. Les violences de 2008 ont fait 62 morts, selon Human Rights Watch, et d’autres épisodes majeurs ont suivi en 2015 puis en 2019, confirmant que la question n’est pas ponctuelle mais structurelle.
Un pays d’accueil, mais aussi un pays sous pression
L’Afrique du Sud est un pôle d’attraction pour les migrants venus du reste du continent, en particulier d’Afrique australe, de la Corne de l’Afrique et d’Afrique de l’Ouest. Cette réalité nourrit à la fois l’économie informelle, certains secteurs du commerce et de l’agriculture, mais aussi des crispations dans les quartiers populaires, où le chômage et le coût de la vie restent très élevés. Le gouvernement sud-africain lui-même reconnaît que les inquiétudes autour de la migration irrégulière, de la criminalité organisée et de la pression sur les services publics alimentent le malaise social.
Dans ce contexte, Cyril Ramaphosa a choisi de porter le dossier sur un terrain continental. Devant le Parlement panafricain, à Midrand, il a appelé les États africains à traiter ensemble les causes profondes des migrations, en citant les conflits, l’instabilité politique, les défaillances de gouvernance, la pauvreté et les fractures sociales. Le Parlement panafricain, organe consultatif de l’Union africaine installé en Afrique du Sud, sert précisément de tribune aux débats sur l’intégration continentale.
La réponse de Pretoria : condamner la haine, encadrer les flux
Le chef de l’État sud-africain a condamné les violences visant les migrants et qualifié ces attaques de tristes et abjectes. Il a assuré que son gouvernement combattait la haine envers les étrangers, la xénophobie et l’afrophobie. Cette ligne officielle reprend un message déjà défendu par Pretoria dans d’autres interventions récentes : l’État veut faire respecter la loi migratoire, mais il refuse que des groupes privés se substituent aux autorités pour contrôler les étrangers.
La crise actuelle se distingue par son ampleur régionale. Plusieurs gouvernements africains ont organisé des opérations de retour pour leurs ressortissants, signe que la tension sud-africaine déborde largement le cadre intérieur. Le contenu de ces départs reste difficile à établir avec précision, car les chiffres varient selon les capitales et les périodes de comptage, mais plusieurs médias et autorités évoquent un mouvement important sur quelques semaines, dans un climat de peur et de repli.
Les bilans humains, eux aussi, doivent être maniés avec prudence. Le texte initial fait état d’au moins quatre migrants tués, tandis que d’autres sources décrivent des décès supplémentaires dans les épisodes récents de tensions anti-immigration. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la violence continue de frapper des étrangers africains en Afrique du Sud, avec un impact direct sur les familles, les petits commerçants, les chauffeurs, les travailleurs précaires et les communautés installées depuis longtemps dans le pays.
Pourquoi le dossier dépasse les frontières sud-africaines
Le Ghana a demandé un débat au sein de l’Union africaine, tandis que deux ressortissants ghanéens ont saisi la Cour pénale internationale au sujet d’attaques répétées contre des migrants en Afrique du Sud. Pretoria a rejeté cette démarche, la jugeant opportuniste. Ce bras de fer dit quelque chose d’important : les violences contre les étrangers ne sont plus seulement perçues comme un problème local, mais comme une question de responsabilité politique entre États africains.
Pour l’Union africaine, le sujet est délicat. D’un côté, son agenda de libre circulation et d’intégration économique suppose des frontières plus perméables et des mobilités mieux organisées. De l’autre, la montée des refus locaux rappelle que la circulation des personnes ne progresse pas au même rythme que l’emploi, le logement, la sécurité et la confiance dans l’État. En Afrique australe, la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, observe ces tensions avec attention, car elles peuvent fragiliser les relations bilatérales et les chaînes de travail transfrontalières.
L’enjeu, pour Pretoria, est donc double. Sur le plan intérieur, le gouvernement doit montrer qu’il contrôle l’immigration irrégulière sans légitimer les campagnes de haine. Sur le plan continental, il doit prouver qu’un grand pays africain peut rester une destination économique tout en protégeant les droits de ceux qui y vivent et y travaillent. C’est un équilibre fragile, dans un contexte où les mouvements anti-migrants mobilisent aussi une partie de l’opinion et où la concurrence pour l’emploi pèse lourd dans les villes comme dans les zones périurbaines.
La portée continentale est claire : la crise sud-africaine agit comme un révélateur des failles de la mobilité africaine. Elle montre qu’aucune politique migratoire ne tient si elle ignore les conflits, les inégalités régionales et les économies informelles qui absorbent une grande partie des arrivants. Elle montre aussi que la protection des migrants africains devient un sujet diplomatique de premier plan, appelé à revenir dans les débats de l’Union africaine et dans les relations entre Pretoria et plusieurs capitales du continent.