Un financement qui existe, mais qui n’atteint pas assez vite les entreprises

En Afrique du Sud, le problème n’est plus seulement le manque d’argent. C’est aussi la façon dont ce capital circule, se concentre et s’arrête avant d’atteindre les entreprises qui portent l’emploi. Les petites structures démarrent souvent avec des économies personnelles, des prêts familiaux ou des montages fragiles, alors que le crédit formel reste difficile à obtenir. L’OCDE estime que les micro, petites et moyennes entreprises emploient environ 80 % de la main-d’œuvre du pays, tout en faisant face à un déficit de financement de 350 milliards de rands.

Cette tension donne à Pretoria, capitale administrative de l’Afrique du Sud, un dossier économique sensible. D’un côté, les autorités veulent élargir l’accès au crédit et soutenir la croissance. De l’autre, le tissu productif reste traversé par des écarts profonds entre grands groupes bien financés et entreprises de taille moyenne encore sous-servies. Dans la région, la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC, suit de près ces déséquilibres parce qu’ils pèsent sur les chaînes d’approvisionnement, la logistique et les échanges intra-africains.

C’est dans ce contexte que Proparco a annoncé un engagement de 15 millions de dollars dans Capitalworks Private Equity Fund IV, un fonds de capital-investissement sud-africain ciblant les entreprises de taille moyenne déjà établies. L’opération s’inscrit dans une stratégie plus large du groupe français de développement, qui présente l’Afrique du Sud comme un marché clé pour soutenir des acteurs privés capables de porter une croissance durable à l’échelle régionale.

Capitalworks IV a été lancé à Johannesburg le 29 juin 2026 avec une cible de 350 millions de dollars, soit environ 5,8 milliards de rands. Le fonds veut financer surtout des sociétés du segment dit mid-market, c’est-à-dire des entreprises déjà installées, mais encore trop petites pour les grands marchés cotés et trop importantes pour les outils classiques destinés aux microstructures. Les secteurs visés sont les biens de consommation courante, les services industriels, la logistique, la distribution, l’hôtellerie et le tourisme.

La logique est simple. Un fonds de private equity ne prête pas à une myriade de petits dossiers. Il prend des participations, suit les sociétés sur plusieurs années et partage le risque avec d’autres investisseurs. Dans ce cas précis, la Société financière internationale, bras du groupe Banque mondiale pour le secteur privé, a approuvé jusqu’à 80 millions de dollars, dont une partie en co-investissement, et estime que le fonds soutiendra 7 à 10 entreprises sud-africaines de taille moyenne.

Pourquoi le segment intermédiaire compte autant pour l’économie sud-africaine

Le choix de cibler des entreprises de taille moyenne n’est pas anodin. Ces sociétés ont déjà franchi la phase la plus fragile. Elles disposent souvent de clients, de salariés, parfois d’actifs, mais elles butent sur le passage à l’échelle. Elles ont besoin de capitaux pour moderniser leurs outils, sécuriser leur logistique, investir dans l’informatique, ouvrir de nouveaux points de vente ou absorber de nouvelles commandes. Sans financement adapté, elles restent bloquées dans une croissance incomplète.

L’OCDE souligne aussi que le problème n’est pas purement quantitatif. Le nombre de financeurs des MPME est passé de 148 en 2018 à plus de 300 en 2025, sans que cela suffise à combler le besoin réel. Autrement dit, l’offre s’est élargie, mais elle ne s’est pas encore traduite par un accès au financement à la hauteur des besoins. Pour les entrepreneurs, le constat reste le même : beaucoup d’options en théorie, peu de capitaux réellement accessibles dans des conditions soutenables.

Cette lecture rejoint celle de plusieurs acteurs du marché. Selon les données synthétisées par l’OCDE, seulement 7 % des MPME interrogées ont utilisé un prêt professionnel auprès d’un prestataire financier formel pour démarrer leur activité. Une partie importante des entreprises reste aussi non enregistrée, ce qui complique leur bancabilité et renforce la dépendance aux garanties personnelles des fondateurs. Dans une économie où les paiements tardifs, la prudence bancaire et le coût du capital freinent déjà l’investissement, le segment intermédiaire se retrouve souvent dans un angle mort.

Pour les salariés, l’enjeu est direct. Quand une entreprise de taille moyenne obtient des fonds, elle peut recruter, stabiliser ses approvisionnements et investir dans la productivité. Pour les territoires, l’effet est plus diffus mais important : les activités de distribution, de logistique, de tourisme et de services industriels soutiennent des milliers d’emplois indirects, notamment dans les zones urbaines et les corridors commerciaux. En revanche, pour les très petites entreprises, ce type d’opération ne remplace pas le microcrédit, les garanties publiques ni les dispositifs publics de premier niveau. Il agit sur un autre étage de l’économie.

Un signal régional pour l’Afrique australe et au-delà

L’intérêt de l’opération dépasse les frontières sud-africaines. L’Afrique du Sud reste la première économie industrialisée d’Afrique australe et un pivot pour la SADC. Lorsqu’un fonds international accepte d’entrer au capital d’entreprises locales de taille moyenne, il envoie un signal sur la profondeur du marché sud-africain, mais aussi sur sa capacité à servir de base régionale pour des groupes appelés à rayonner vers le reste du continent. Proparco dit d’ailleurs vouloir appuyer des champions privés capables de porter une croissance durable dans l’ensemble de la région.

Le calendrier compte désormais autant que l’annonce. Le fonds a déjà réuni des banques, des fonds de pension, des family offices, des fonds de fonds et des institutions de financement du développement, en Afrique du Sud comme à l’international. Reste à voir quelles entreprises seront sélectionnées, à quel rythme les capitaux seront déployés et si les opérations choisies toucheront vraiment les secteurs qui emploient et irriguent la demande intérieure. C’est là que se jouera la portée concrète du dispositif.

À l’échelle africaine, ce dossier rappelle une réalité plus large. Le financement des PME ne se résume pas à ouvrir davantage de guichets. Il faut aussi des instruments capables de prendre du risque au bon endroit, au bon moment, et avec le bon horizon. Dans un continent où les petites et moyennes entreprises constituent le principal réservoir d’emplois, l’enjeu n’est pas seulement d’injecter du capital. Il est de transformer ce capital en capacité productive, en emplois stables et en compétitivité régionale. C’est précisément ce que les prochains investissements de Capitalworks IV permettront, ou non, de vérifier.