Le solaire privé change d’échelle en Afrique du Sud
À Leeudoringstad, dans le Nord-Ouest sud-africain, un parc solaire ne raconte pas seulement une histoire d’ingénierie. Il dit aussi quelque chose de plus large : le marché de l’électricité, longtemps centré sur Eskom, s’ouvre de plus en plus aux financements privés, aux contrats directs et aux usages industriels qui veulent sécuriser leurs approvisionnements. C’est dans ce mouvement que s’inscrit Lion Thorn, un projet de 49 MWp porté par Yellow Door Energy et désormais financé par Nedbank CIB.
Le contexte sud-africain explique cette accélération. Depuis l’amendement de la réglementation électrique, le seuil de licence pour l’auto-production et la production décentralisée a été relevé à 100 MW, afin de faciliter l’entrée d’acteurs privés dans la génération. Le gouvernement présente cette réforme comme un levier pour la concurrence, l’investissement et la sécurité d’approvisionnement. Dans le même temps, Eskom continue d’ouvrir la voie au wheeling, ce mécanisme qui permet de faire transiter l’électricité produite par un tiers sur son réseau jusqu’à un acheteur situé ailleurs.
Un financement qui confirme la montée des contrats directs
Le 2 septembre 2026, les promoteurs du projet ont annoncé la clôture financière de Lion Thorn. Cette étape permet le lancement effectif de la construction. Le parc, implanté près de Leeudoringstad, en province du North West, alimentera le marché privé sud-africain via deux contrats d’achat d’électricité de long terme. L’un a été signé avec le négociant POWERX, l’autre avec le cimentier PPC.
Les chiffres avancés sont précis. Chaque contrat porte sur 24,5 MWp. Ensemble, ils doivent fournir environ 115 GWh la première année d’exploitation, selon les promoteurs. Le projet devrait aussi éviter plus de 104 000 tonnes de carbone par an, toujours selon l’annonce de clôture financière. Ce type de montage montre que l’électricité solaire ne vise plus seulement les appels d’offres publics. Elle devient aussi un produit industriel, négocié directement entre producteurs, acheteurs et banques.
Le financement lui-même n’a pas été rendu public dans le détail. Seule la participation de Nedbank CIB a été confirmée. Cette prudence est classique dans les opérations de project finance, où la banque sécurise un actif, des flux futurs et des garanties contractuelles plutôt qu’un simple prêt ordinaire. Nedbank dit d’ailleurs intervenir sur l’ensemble de la chaîne énergétique, de la production centralisée aux solutions distribuées, ce qui confirme sa stratégie d’exposition au renouvelable sud-africain.
Pourquoi ce projet intéresse autant les industriels que le régulateur
Le projet Lion Thorn n’est pas isolé. Il prolonge un mouvement plus vaste observé en Afrique du Sud. En 2025, NERSA a enregistré 597 projets de génération pour une capacité totale de 7 464 MW et un investissement estimé à 158 milliards de rands. Sur l’ensemble de son régime de регистрации depuis 2018, le régulateur dit avoir validé 2 383 installations pour 18 000 MW. Ces chiffres montrent que le pipeline privé n’est plus marginal. Il pèse désormais sur la planification électrique nationale.
Le cas de PPC est particulièrement révélateur. Le groupe cimentier a déjà annoncé en mars 2025 un contrat de 24,5 MWp avec Yellow Door Energy, dans une logique de wheeling via le réseau d’Eskom. Pour une industrie lourde comme le ciment, ce type de contrat répond à deux besoins concrets : réduire l’exposition aux coupures, et lisser les coûts énergétiques sur la durée. Dans un pays où l’énergie pèse sur la compétitivité manufacturière, la question n’est plus seulement environnementale. Elle touche directement la continuité de production.
Le retard du chantier reste toutefois un point à surveiller. Le projet devait initialement entrer en construction à la mi-2025, pour une mise en service en 2026. Les informations publiées au début de septembre 2026 évoquent désormais un démarrage des travaux à la même période, avec une exploitation attendue en 2028. Aucun motif n’a été donné pour ce décalage. Dans un secteur où les délais de raccordement, de financement et de contractualisation sont souvent serrés, ce glissement rappelle que la transition électrique sud-africaine avance, mais pas sans frictions.
Un signal régional pour l’Afrique australe
La portée de Lion Thorn dépasse la seule province du North West. En Afrique australe, la demande industrielle pousse les gouvernements et les opérateurs à inventer des modèles hybrides où le réseau public sert de colonne vertébrale à des transactions privées. L’Afrique du Sud, avec son marché plus profond, joue souvent un rôle de laboratoire pour la région de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe. Quand un projet de 49 MWp atteint la clôture financière avec deux acheteurs privés, cela envoie un signal clair aux banques, aux industriels et aux développeurs de la région.
Ce dossier illustre aussi un changement politique plus large à Pretoria. Le pouvoir exécutif parle désormais d’un marché électrique plus concurrentiel, d’une montée en puissance des producteurs indépendants et d’une transition juste capable d’attirer des capitaux sans laisser de côté les besoins sociaux. Le soutien du secteur privé, la réforme du cadre réglementaire et la montée du wheeling composent une même équation : produire plus, plus vite, et avec moins de dépendance à un seul opérateur. Reste à savoir si les réseaux, les règles tarifaires et les capacités de raccordement suivront au même rythme.
Pour l’Afrique du Sud, l’enjeu est concret. Pour les grandes entreprises, l’accès à une électricité plus prévisible peut sécuriser des lignes de production, des exportations et des emplois. Pour les ménages, l’effet sera indirect mais réel si la pression sur le système diminue. Pour l’État, enfin, le défi consiste à faire coexister un marché plus ouvert avec un réseau encore dominé par les contraintes d’Eskom. Lion Thorn ne règle pas cette équation. Mais il montre qu’une partie du capital privé est désormais prête à parier sur sa résolution.